Le témoignage d'un enfant-soldat du Congo

Claire Darfeuille - 11.02.2015

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Enfant-soldat - guerre - République démocratique du Congo


Enrôlé comme enfant-soldat lors de la seconde guerre du Congo, Serge Amisi est un rescapé. Il livre sur la scène du théâtre de l'Échangeur le témoignage de cette enfance mutilée, qui est encore le destin de 300 000 enfants-soldats, engagés dans des conflits dans le monde.

 

Serge Amisi et Mathieu Genet © Christophe Raynaud De Lage

 

 

Comment transformer un enfant en machine à tuer ? C'est ce que raconte le jeune Serge Amisi dont les carnets d'un enfant de la guerre publiés aux éditions Vents d'ailleurs rassemblent « sa vie et celle des enfants qui l'ont accompagné ». À peine âgé de 10 ans, Serge est contraint par les soldats rwandais qui l'ont capturé d'abattre son oncle. Une première entreprise de déshumanisation qu'il raconte dans une langue traversée par le souvenir de « tant de morts dans les yeux ».

 

Ton père, ta mère et ta famille, c'est l'armée

 

« Et le matin, j'ai eu la nouvelle qu'on a arrêté mon oncle que j'aime. Ils m'ont drogué, ils m'ont obligé de le tuer, je n'ai pas voulu, mais les Rwandais m'ont dit : vas-y, ce n'est pas lui qui est ton oncle, c'est ton arme qui est ton oncle. Ton père, ta mère et ta famille, c'est l'armée ». D'autres atrocités suivront – sévices corporels et psychiques, massacres militaires, viols en série, meurtres de civils, tueries à la kalachnikov, à la machette, scène de cannibalisme — sous les yeux hallucinés de l'enfant, devenu « kadogo » (enfant-soldat), qui passe tour à tour du statut de victime à celui de bourreau, jusqu'à sa démobilisation.

 

« Le 17 octobre 2001, on nous a mis tous debout dans le rang, on nous a donné des pantoufles et des jeans, à chacun, avec un tee-shirt écrit UNICEF, oui pour les enfants... /… Il y avait beaucoup d'honorables, beaucoup de chefs, beaucoup d'organismes mondiaux, il y avait beaucoup d'étrangers ». Le retour à la vie civile est une autre épreuve, malgré l'action du Bureau national de démobilisation et de réinsertion et celle du Comité international de la Croix Rouge.

 

Sans repères, rejeté par les siens, Serge Amisi se recrée une famille avec trois autres enfants kadogo, dont certains retourneront dans l'armée pour retrouver un cadre, un toit et de quoi manger. Serge a, lui, la chance de suivre à partir de 2004 un stage mis en place par le centre culturel français de Kinshasa. La danse, le théâtre, la marionnette, mais surtout la sculpture lui permettent de renouer avec son humanité perdue et son enfance volée. Le scénographe Jean-Christophe Lanquetin acquiert alors quatre de ses sculptures exposées à l'Institut français, puis cherche à rencontrer l'artiste. Il deviendra le premier traducteur de ses carnets. 1 200 pages écrites pendant les quatre années qui ont suivi sa démobilisation, tout d'abord en lingala, puis en français « attrapé comme ça comme ça », traduites ensuite par Jean-Christophe Lanquetin et remaniées par Jean-Luc Raharimanana.

 

Qui sera l'ONU de mon cœur, pour finir la guerre dans ma tête ? 

 

« Notre plus grande difficulté est le doute et l'incrédulité auxquels se heurtent souvent les témoignages de rescapés », explique Arnaud Churin, le metteur en scène à l'issue de la représentation. Sur scène, ils sont deux à endosser le récit, l'acteur Mathieu Genet et Serge Amisi lui-même, qui devient alors spectateur de sa propre histoire, incarnée par un autre. Les dernières paroles lui reviennent néanmoins, où il partage sa « grâce » après son intégration au centre de transition et d'orientation, mais aussi ses questionnements d'adolescent devenu « triste penseur ». « Qui sera l'ONU de mon cœur, pour finir la guerre dans ma tête ? », interroge-t-il.

 

La représentation était suivie d'un débat avec l'auteur, le metteur en scène et Philippe Brizemur, responsable de la commission Enfants-Amnesty International, qui a rappelé que la seconde guerre au Congo avait en cinq ans (de 1998 à 2003) causé 4,5 millions de morts. Amnesty International recense des centaines de milliers d'enfants encore engagés dans des conflits armés, dont 40 % de filles, alors que la conscription des enfants par des adultes est un crime de guerre. En juillet 2012, une première condamnation a été prononcée par la Cour Pénale Internationale contre Thomas Lubaga Dyilo, chef de guerre de l'est de la RDC. 

 

L'enfant de demain est joué jusqu'au 14 février au théâtre de l'Échangeur à Bagnolet, puis sera repris à partir de novembre 2015 dans la salle du Café du Théâtre des œillets.

 

Réservation Tél. 01. 43.62.71.20