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Les Frères Karamazov vus par Frank Castorf

Fabien C. - 10.09.2016

Culture, Arts et Lettres - Théatre - frères Karamazov théâtre - Frank Castorf théâtre - Seine Saint Denis


Frank Castorf s’attaquant à la légende du Grand Inquisiteur, fait un malheur. Les frères Karamazov, chef-d’œuvre de Dostoïevski, a inauguré le Festival d’Automne, cette semaine, sous les bravos.

 

 

 

Dans une ancienne usine, située à la Courneuve, c’est un spectacle de plus de six heures que le metteur en scène offre. Après Les Démons, L’Idiot, Le Joueur, Humiliés et Offensés ou encore Crime et Châtiment, il poursuit son parcours de la littérature russe avec l’ultime roman de Dostoievski, Les Frères Karamazov.

 

Entre janvier 1879 et novembre 1880 « le peintre de l’âme russe », Fédor Dostoïevski, publie en feuilleton ce qui sera son ultime roman, un des monuments de la littérature russe et européenne du xixe siècle. Frank Castorf s’empare de cette œuvre hors du commun, épique et débordante, pour faire entendre, ici et maintenant, l’histoire des quatre frères Karamazov, terrible et parfois joyeuse plongée dans les tréfonds des passions humaines.

 

Ce qui impressionne dans ce spectacle — dernière collaboration de Castorf avec son alter ego, le scénographe Bert Neumann, disparu l’été dernier –, ce n’est pas tant son sens aigu de l’analyse de textes, l’acuité de son regard de lecteur et de metteur en scène, l’agilité avec laquelle il a remodelé cette somme de plus de mille pages, retranchant des passages, y insérant des fragments exogènes (extraits notamment d’Exodus, roman de l’écrivain anarchiste russe contemporain DJ Stalingrad), explique la maison de la Culture de Seine Saint-Denis. 

 

Ce n’est pas tant la maestria avec laquelle il dirige des comédiens – parmi lesquels Jeanne Balibar – au charisme impressionnant. C’est surtout la façon dont Castorf excelle à s’emparer d’une intrigue – l’histoire de l’assassinat de l’infect Fédor Pavlovitch Karamazov par l’un de ses trois fils, dont chacun représente une manière d’archétype – fortement ancrée dans le contexte de la société russe de 1880 pour en faire un brûlot d’une actualité tranchante. 

 

Portée par onze acteurs totalement engagés, cette adaptation se joue dans une scénographie de Bert Neumann - disparu l'été dernier après la création - qui réalise sur le plateau un incroyable univers urbain où circulent les protagonistes de cette épopée.

Face à nous ou filmés par les caméras qui les suivent dans les dédales de leurs pérégrinations, ils courent dans les ruelles, déjeunent dans leurs salles à manger, prient dans les églises, s'affrontent verbalement ou physiquement, se détendent au sauna, argumentent sans cesse englués, qu'ils sont dans les conflits intérieurs, les conflits familiaux, les conflits idéologiques. Ils font entendre des chants religieux traditionnels de l'orthodoxie, ils téléphonent avec leurs iphones, ils aiment les chansons de Serge Gainsbourg, voyageant si naturellement entre passé et présent qu'ils deviennent des guides attachants dans cette aventure des quatre frères Karamazov, sans complaisance sur la condition humaine.

 

 

Sans jamais sombrer dans le symbolisme « lourdaud » ou le surcroît de complexité, il parvient, tout au long de ces frénétiques six heures et quinze minutes de spectacle – dont certains moments sont donnés à voir exclusivement en vidéo –, à insuffler aux grandes questions métaphysiques qui y sont en jeu une urgence et une résonance étonnamment actuelles. Avec Castorf, Dostoïevski redevient notre contemporain capital.

 

Les Frères Karamzov seront à retrouver jusqu’au 14 septembre...

 

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