Les Hirondelles de Kaboul : “Et quiconque sauve une vie humaine...”

La Licorne qui lit - 07.10.2019

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - hirondelles Kaboul - Yasmina Khadra - Afghanistan Talibans


Chose promise, chose due, votre amie à corne est bel et bien de retour. Et figurez-vous, et même s’il demeure important de lire, j’ai posé mes ailes dans une salle obscure. Un beau cinéma remis à neuf ; de larges fauteuils verts portant le nom de stars du grand écran — par pur hasard me voici assise sur celui de Tilda Swinton — et de l’épais velours du sol au plafond. Conditions idéales pour profiter de la séance en ce samedi pluvieux. Seule déception, interdiction de manger.

Pas de popcorn qui croustille ou d’esquimau qui fond sur mon pelage. Ah, tout se perd mes licorneaux et mes licornettes ! Voyons les choses positivement, moins de calories, moins de sucre, moins de sel… Ma ligne dit merci.



 
Les Hirondelles de Kaboul. D’abord, il y a eu le livre écrit par Yasmina Khadra. Premier tome de la trilogie comprenant l’Attentat et les Sirènes de Bagdad, l’ouvrage sort en 2002, quelques mois après l’intervention américaine en Afghanistan suite aux attentats du 11 septembre. Puis, en 2019, il y a le film, réalisé par Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec, en charge également de la conception graphique. Toute adaptation comporte un risque. Chaque lecteur imagine ce que les mots ne peuvent pas montrer. Il peut être déçu en découvrant l’interprétation d’un autre.
 

Les printanières hirondelles...


Le roman initial était l’expression d’un cri, d’une douleur, d’une lutte entre la lumière et l’obscurantisme. Mais par-dessus tout, Khadra a voulu transmettre un message d’espoir : peu importe, la violence et l’absurdité, les hirondelles continueront à voler et les hommes continueront à aimer et à se battre pour le triomphe de cet amour.

Dans les années 1990, Kaboul sous le joug des talibans. Quatre personnages. Quatre héros. Atiq est le gardien de la prison de femmes. Dans son triste royaume, il assiste impuissant au défilé anonyme des femmes en bleu condamnées à la lapidation. Il ne pleure plus Atiq, depuis bien longtemps. Mussarat, son épouse, est rongée par un mal qui ne le lui laisse que peu de temps dans un pays où les soins médicaux sont réduits à la distribution de patchs de morphine. Et bien que « les hommes ne doivent rien à leur femme », Atiq se refuse à la répudier. Car c’est elle qui a pansé ses plaies et retiré les éclats d’obus de sa chair. C’est elle qui l’a sauvé au sortir de la guerre contre les Russes.


 

Miroir inversé de ce couple fatigué, agonisant, témoin de trop d’horreurs, Mohsen et Zunaira croient encore à la possibilité d’une vie meilleure. Ils se projettent libres, pouvant marcher dans la rue main dans la main et flânant dans les rayons d’une librairie. Avant, il enseignait l’histoire, elle le dessin. Zunaira ne peut se résigner. Elle peint inlassablement sur les murs de sa maison en ruine. Elle ajuste son rouge à lèvres devant son petit miroir. À ses risques et périls, elle fait sortir des notes de son vieux transistor.
 

La dictature des fous


Ils croient encore au retour du printemps, jusqu’au moment où la réalité leur explose à la figure. Soumise à un contrôle humiliant par les milices de la charia, « pour port de chaussures blanches », la belle Zunaira, écrouée sous son niqab, est contrainte à attendre Mohsen expédié à la mosquée. De retour chez eux, elle s’emporte, s’énerve. Il finit par lui avouer qu’il a jeté une pierre sur une femme lors d’une cérémonie de mise à mort. Elle le bouscule. Elle le tue. 

Zunaira devient la prisonnière d’Atiq. Zunaira devient la libération d’Atiq. Zunaira devient la larme d’amour qui coule enfin sur la joue d’Atiq… « Et, quiconque sauve une vie humaine, il a sauvé l’humanité tout entière... » (Sourate 5, la table servie, verset 32.). Atiq et Mussarat la sauveront, et ainsi, ils sauveront toutes et tous les autres. 

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Les Hirondelles de Kaboul est un récit puissant, brutal, sans édulcorant. Le spectateur, tout comme le lecteur, ne n’en sort pas indemne. Et ne pensez pas qu’en optant pour le format du film d’animation, les réalisatrices ont cherché à atténuer la monstruosité, la barbarie, la déshumanisation. Au contraire, le dessin impose une distance qui autorise la mise en scène de l’insoutenable, et ceci dès la première image. Les personnages ressemblent à des fantômes qui errent sans but ; le sang coule à flots sous les voiles ; les coups de mitraillettes fusent ; la ville-cimetière est dévastée, éventrée. La nuit est « presque » tombée sur Kaboul. 
 

La vie qui survit encore


Grâce à la sensibilité de Zabou Breitman et au talent d’Éléa Gobbé-Mévellec, et de l’éclat éthéré de ses aquarelles, on perçoit, parfois fugacement, des couleurs, des sons, des odeurs. On décèle une espérance sur les visages marqués, affamés, cernés. Chaque élément existe. Chaque détail de vie est représenté : des brochettes qui grillent, des verrous qui s’ouvrent, un crayon qui crisse sur les parois d’une geôle, les rires des enfants qui jouent au football, le sucre qui ruisselle des pastèques.

L’amour, dernière arme quand il ne reste plus rien, est bien là, tapi à l’ombre des montagnes. Il finira par gagner la plaine. On entendra à nouveau la musique dans les rues de Kaboul. On croisera à nouveau le tendre regard des femmes.
 
Malgré mes appréhensions, j’ai ressenti certains des frissons qui avaient pu me traverser à la lecture du roman de Yasmina Khadra. Le film surprend par la simplicité poétique du graphisme, tout comme il bouscule par cette farouche détermination à ne pas mentir, à recréer le réel. Pour ce faire, les acteurs de doublage ont joué leur rôle en amont, en mouvement et en costume.


 

Le dessin des personnages s’inspire d’ailleurs directement des visages de ceux qui leur ont donné une voix. Il ressort de cet exercice quasi inédit une impression de sincérité et d’honnêteté, si rare au cinéma… Parfois sous-estimé, le film d’animation pour adultes prouve ici sa force et son utilité, en ce qu’il permet de contourner les tabous et les interdits.
 
On ne parle plus guère de l’Afghanistan en 2019, pourtant les talibans poursuivent leur mortelle entreprise. Le film sert aussi à rappeler que des pierres sont encore lancées sur des femmes, que des livres sont encore brûlés et que la liberté constitue un idéal à atteindre pour beaucoup de peuples. Le pays merveilleux des licornes est actuellement en pleine période électorale. Nous voterons bientôt pour élire nos représentants. Je m’empresse donc de réaliser mon travail de citoyenne responsable, qui prend soudainement conscience de la chance qu’elle a de pouvoir choisir.

Allez oust, regardez le ciel, comptez les hirondelles et filez au cinéma ! Je reviens vite, promis !


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