Les Neiges du Kilimandjaro : Guédiguian et Hugo, ou l'humanisme

Clément Solym - 21.11.2011

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - Guediguian - Victor Hugo - poeme


Le dernier film de Robert Guédiguian, Les neiges du Kilimandjaro est une belle oeuvre. Visuellement, il n'obtiendra pas un oscar pour la photo, ni peut-être non plus pour la mise en scène. Mais ainsi que le réalisateur le confiait sur France inter la semaine passée, c'est un film qui interroge. On lui saura également gré d'avoir mis en écho de son questionnement le poème de Victor Hugo, Les pauvres gens, dont il se dit librement inspiré. Pas si librement, finalement.


Chez Guédiguian, Robert (Jean-Pierre Darroussin) et Marie-Claire (Arian Ascaride) vivaient heureux. Pas pauvrement. Une vie de travailleur ayant un peu réussi, mais sans disposer d'une position sociale particulièrement importante. Lui, soudeur sur des chantiers navals et syndicaliste CGT, elle faisant des ménages. Des enfants, des petits-enfants. Et un plan social qui débute le film - in medias res : le délégué pioche dans une urne les noms des personnes qui quitteront l'entreprise, pour en assurer sa survie. Il fait partie du lot.

 

Chômeur, ou en pré-retraite, selon les moments Michel s'adapte, tant bien que mal. Et c'est à l'occasion de l'anniversaire de leurs trente ans de mariage que tout va basculer. L'un de convives va se changer en voleur, et avec un complice, quelques jours, semaines, plus tard, il viendra les cambrioler. Pas grand-chose là encore à dérober. Quelques milliers d'euros, des cartes bleues... Un médiocre larcin, pour un grand traumatisme.

 

C'est d'ailleurs presque par hasard que Michel découvrira qui est son voleur. La suite est dans la bande-annonce...

 

 

Mais où se retrouve Victor Hugo ? Les pauvres gens, c'est l'histoire d'un couple : lui pèche pour assurer la survie de sa famille, cinq enfants, une épouse. Elle reprise, prépare les hameçons. Leur vie est chiche, bien plus que celle de Michel et Marie-Claire. La femme du pêcheur se souvient alors qu'elle a une voisine, et alors que son mari est parti en mer, elle lui rend visite. La femme est morte. Les deux enfants dorment. Et pour pauvre qu'elle soit, cette femme de pêcheur, de toute son humanité, va prendre sous son aile ces deux bouches de plus.

 

Le poème d'Hugo est une démonstration de force, en alexandrins implacables, mais avant tout, son texte est une ode à ces pauvres gens, pour qui l'entraide prime. On ne peut laisser mourir deux enfants.

 

Pour Guédiguian, c'est un acte de violence qui motive la réflexion. C'est une agression, directement au domicile de Michel et Marie-Claire, avec les répercussions sur la famille que cela aura. Chacun des deux va enquêter, avec ses moyens, sur celui qui les a volés, découvrant que ce n'est qu'un enfant - 20 ans, à peine - et qu'il a deux frères, Jules et Martin.

 

La suite est simple, et le spectateur la poursuit de lui-même : pardonner, à son agresseur, excuser le geste de désespoir, et comprendre. Et par delà la colère, garder son humanité, et comme la femme du pêcheur, décider de venir en aide à son prochain.

 

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Guédiguian n'est pas aussi majestueux que Hugo, qui n'a besoin que d'une mise en scène pour révéler la grandeur d'âme. Une situation dans laquelle il force l'humanité la rend plus brillante ; il auréole ses personnages d'une force plus puissante que la mer. Guédiguian est plus incisif, car il ne met pas simplement en balance la survie avec l'entraide. Dans son film, c'est un élément déclencheur qui va provoquer cette balance. Et les choses ne peuvent plus aller aussi simplement que chez Hugo.

 

En fait, ce film est une métaphysique de la solidarité, à la portée de chacun. Et la question est si simplement posée, qu'elle ne peut laisser indifférent. « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », certes, et la dimension chrétienne n'échappera pas.

 

Et délivrons-les du mal qui leur est fait... Et soudain, c'est un gouffre sous nos pieds...