Livre Paris : plutôt que “vendre de la moquette”, réfléchir à “un véritable futur”

Nicolas Gary - 22.03.2016

Culture, Arts et Lettres - Salons - Squares salon livre - Paris libraires éditeurs - communication presse


Quatre jours de livres, de lecture, de dédicaces, et la nouvelle manifestation parisienne, Livre Paris « a tenu ses promesses », jure le communiqué de presse. Quelles promesses ? Et à qui furent-elles formulées ? On l’ignore. Reste que cette « première édition du renouveau » rit fort, pour convaincre son auditoire. Parce qu’en réalité, le plus important Salon littéraire a essuyé une violente claque.

 

Livre Paris 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La fréquentation ne laisse pas présager de la vivacité d’un événement littéraire, pas plus que de son dynamisme. Sauf qu’avec 15 % de fréquentation de moins, on arrive à 153.000 visiteurs, pour une manifestation qui déjà l’an passé avait encaissé 10 % de recul. À titre de comparaison, Le Livre sur la Place, qui se déroule à Nancy, avait comptabilisé près de 180.000 visiteurs pour son édition de septembre 2015. Bim.

 

Un événement si rabougri, ratatiné, que l’on ose communiquer sur « un formidable écho médiatique, en hausse de plus de 30 % ». Il faut croire que l’on s’ennuyait tellement, que l’on a pu prendre le temps de compter les articles publiés, les reportages, les interviews, les billets, les brèves et autres dépêches... Sidérant. 

 

Dans Le Figaro, Mohammed Aïssaoui le pointe avec justesse : « Ça, c’est en effet une première : mesurer une réussite à l’aune des retombées médias — quelle est l’unité de mesure ? Internet fait-il partie de cette comptabilité ? C’est quoi, un écho médiatique ? » 

 

Notre confrère, par pudeur, ne va pas trop loin : il faudrait également se demander s’il existe une évaluation qualitative desdits échos médiatiques. 30 % de mieux, c’est très bien, mais sait-on si ces échos furent positifs, ou négatifs ? Voire TRÈS négatifs ? Le coup de gueule d’Augustin Trapenard contre le salon figure-t-il parmi les échos médiatiques ? Ces 30 % supplémentaires sont-ils dans la même veine ? Silence.

 

Le coup de gueule d'Augustin Trapenard contre le Salon du livre de Paris

Posté par Nicolas Gary sur mardi 22 mars 2016

 

 

Le salon s’internationalise assure-t-on, avec 45 pays exposants, mais le fin du fin, reste ce paragraphe édifiant : « Venues en grand nombre, les personnalités politiques se sont succédé tout au long du Salon, témoignant ainsi de l’importance ​du livre et de la lecture dans la société. » Il y a fort à parier que François Fillon, Alain Juppé, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Jean-Yves le Drian, Bruno Le Maire et consorts ne sont pas étrangers à ces fameuses retombées presse. 

 

Livre Paris, une librairie qui ne s'assume pas

 

Mais soyons sérieux. Le Salon du livre a tenté par tous les moyens de ne plus être « la plus grande librairie de France ». Se débattant avec cette image, les organisateurs ont pourtant déployé des trésors d’ingéniosité... pour en faire une librairie de haut niveau. Excepté que notre confrère à raison : personne ne paye pour rentrer dans une librairie.

 

Nous avions réalisé des entretiens avec les responsables des différents Squares, ces espaces apparus voilà quatre ans : pour 2016, on retrouvait les espaces Culinaire, Jeunesse, Savoirs et Connaissances et Religion, culture et société. Ce dernier a supplanté l’échec commercial que fut la nouveauté de 2015, Voyage, tourisme et récit d’aventures. Pourtant annoncé en grande pompe, il fut balayé, et finalement annulé, au détriment des éditeurs qui y avaient souscrit.

 

« Nous avions choisi l’espace du square thématique Tourisme, voyage et récits d’aventures, qui me semblait opportun pour notre catalogue », nous précise l’un d’eux. Sauf que, quelques semaines après avoir payé un acompte, Reed Expo lui annonçait que le Square était annulé et « remplacé par un autre type de présence ». 

 

La contrepartie était maigre : « Les stands individuels sont remplacés par un espace collectif. Certes, on me propose une diminution du tarif, mais cela ne correspond pas à ce que je désirais. D’autant que je perds 33 % de l’espace prévu – et que la tarification n’est pas revue en conséquence. »

 

Livre Paris 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La réalité est que l’espace n’avait pas rencontré de succès, et que l’organisateur avait cherché à regrouper, un peu de force, le peu d’éditeurs sur un stand collectif. Il aura fallu pour cela que l’éditeur en appelle au SNE, coorganisateur avec Reed de la manifestation. Placé sur un autre Square, l’éditeur aura pu vivre son salon, dans les conditions commerciales auxquelles il avait souscrit. 

 

Reste que la manifestation parisienne lui semblait « vraiment fermée aux petits : si l’on s’y rend, nous espérons juste ne pas perdre d’argent dans l’histoire. Je ne comprends pas que les stands soient aussi chers dans ce cas ». 

 

Les Squares, ou l'apologie de la moquette vendue

 

De leur côté, les différents libraires chargés des Squares cette année ne montraient pas un enthousiasme délirant. Les journées de jeudi et vendredi furent assez « molles », nous expliquaient-ils, voire « catastrophiques ». Il est vrai que, pour la nocturne du jeudi, même les grosses locomotives de l’édition, qui dédicacent en temps normaux au kilomètre, n’ont pas fonctionné. Les Squares étaient par ailleurs excentrés, et chacun soulignait la nécessité de revoir les emplacements, pour une meilleure stratégie.

 

Un ancien responsable de Squares, sollicité par ActuaLitté, indique que l’emplacement est loin d’être la seule cause des problèmes. « Tous les ans, des régions et des éditeurs décident de ne pas venir, et font le constat qu’ils ne s’en portent pas plus mal. En fait, on ne se sort pas du modèle où l’on organise un événement grand public et professionnel. » Et dans les deux cas, la seule question à résoudre, « ce sont les mètres carrés à vendre. Comme il n’y a pas de vraies options réfléchies, on cherche plutôt à commercialiser de nouveaux produits ». 

 

Les Squares furent cette opportunité d’organiser des salons dans le salon, avec une approche thématique. Le tout proposé pour un tarif un peu plus avantageux pour les exposants. Or, cette notion de thématique reste bien le propre... d’une librairie. Et comment faire coexister des exposants avec un stand nominatif et la mise en vente de livres par le libraire qui tient les Squares ?

 

Livre Paris 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« C’est une vision à court terme, me semble-t-il, parce que Reed réfléchit en nombre de mètres carrés vendus. Ces produits cherchent à attirer des exposants qui ne seraient pas venus sans eux, mais sont conçus pour vendre de la moquette, selon l’expression consacrée par l’ancien commissaire général. »

 

Le Square Culinaire aurait plus de sens, en ce que des animations autour de la nourriture peuvent rendre l’espace plus attractif. Il réalisait d’ailleurs un chiffre d’affaires de 50.000 € – permettant au libraire de récupérer autour de 20.000 €. Ces espaces sont aussi là pour attirer des annonceurs, des sponsors : la logique commerciale est bonne, mais l’application est souvent complexe.

 

« Évidemment, choisir les librairies La Procure pour animer le Square Religion, c’est absolument cohérent. Sauf qu’au-delà, il manque une réflexion pour définir ce que doit être cette manifestation. Quand on songe que la seule récurrence, c’est de se demander si c’était mieux au Grand Palais, ça donne une vision assez précise. »

 

Originellement, le Salon fut créé pour enrayer la crise que traversait l’édition dans le début des années 80. « Aujourd’hui, c’est devenu la plus importante source de revenus du Syndicat national de l’édition. Il ne faudrait pas le faire survivre pour cette unique raison », conclut-il.