Montreuil : Le Salon de littérature jeunesse taxé de "sexisme ordinaire"

Nicolas Gary - 24.11.2014

Culture, Arts et Lettres - Salons - Salon jeunesse Montreuil - sexisme ordinaire - Sylvie Vassalo


Ce 26 novembre, le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil ouvrira ses portes. Et il n'est pas une année sans que les affiches choisies par les organisateurs ne suscitent l'interrogation – voire les polémiques. 2014 ne dérogera pas : l'œuvre d'Audrey Calleja, choisie pour l'affiche du Salon, provoque depuis quelque temps des discussions autour... d'un problème de sexisme. Quid ?

 

 


 

 

Pour la 30e édition, le SLPJ de Montreuil a décidé de revenir en enfance. « 30 ans, c'est grand ? », la thématique principale, est illustrée par une jeune fille, embarquée dans des chaussures à talons rouges. Une petite fille qui se déguise, finalement, en se mettant dans les chaussures de sa mère, tout cela n'aurait rien de bien méchant.

 

L'année passée, le petit garçon habillé en super héros avait déjà provoqué des remous : on était en France, ma bonne dame, et pas question de céder à l'appel des DC Comics et autres Marvel. Pas de super héros, pas de déguisements de Batman ni de Superman, et donc pas de petits garçons autrement vêtus qu'avec le masque de Zorro – au mieux, celui de Capitaine Flam...

 

Difficile d'éluder les polémiques que génère le Salon chaque année, mais cette année encore, on retrouve des commentaires jusque dans le métro. Pourtant, il faut rappeler qu'il ne s'agit pas d'une commande, mais d'une œuvre dénichée sur internet, et dont l'utilisation permet à son auteur de profiter d'une exposition particulièrement importante. Aussi, cette illustration s'inscrit dans un cadre plus vaste de travail, et n'a été choisie que pour cette occasion. 

 

Sexiste alors ? On en vient à hésiter dans la réponse : dire que non serait prendre le risque de se faire taxer de sexiste primaire, dire que oui, de féministe secondaire. Dans l'intervalle, que reste-t-il ? L'image d'une petite fille qui essaye les chaussures de sa maman ? Évidemment.

 

Pourtant, dans le métro parisien, les passants interpellés par l'affiche n'auront pas manqué de remarquer des appréciations laissées par quelques personnes visiblement choquées. On y parle de « sexisme ordinaire », et d'autres jolies perspectives encore 

 

« L'analyse d'image n'est pas complètement fausse. Mais avec les polémiques actuelles et la théorie du genre, je ne souhaite pas que le mal soit vu partout. Loin de moi ses archétypes. Ce dessin du moins révèle des réflexions sur l'envie, le paraître et le mimétisme à travers le regard d'un enfant sans malveillances sans pour autant être dépourvue de sens » avait expliqué l'auteure, en intervenant sur un groupe Facebook

 

La publicité et ses clichés, bien plus néfaste

 

Henriette Zoughebi, vice-présidente du Conseil régional d'Ile-de-France en charge des lycées et des politiques éducatives, et ancienne directrice du Salon, lors de sa première édition, sollicitée par ActuaLitté, n'a pas souhaité s'exprimer, pas plus que les différentes maisons – impliquées ou non sur les questions sociales d'égalité homme/femme – que nous avons pu solliciter. On nous renvoie vers le Centre National du Livre, ou les organisateurs du Salon...

 

Vincent Monadé, président du CNL avoue pour sa part « ne pas comprendre ce débat », et souligne en premier lieu qu'il s'agit « d'un choix qui relève du Salon, lequel a offert une chance considérable, depuis une trentaine d'années, à la lutte contre les clichés dans la littérature jeunesse ». Qu'il s'agisse d'auteurs ou d'œuvres, le Salon « a su accorder une place aux jeunes lectrices, à des auteures comme Marie Desplechin ou des livres comme Tous à poil, qui parviennent à sortir des clivages et ouvrir l'esprit ». 

 

Considérant que l'affiche en soi n'a rien de plus gênant qu'une autre où l'on trouverait « un jeune garçon qui s'entraîne à se raser, comme le ferait son père », le président du CNL renvoie les détracteurs « aux campagnes de publicité qui instrumentalisent les enfants, pour la valorisation d'une marque de fast-food, ou la vente de vêtements. Dans ces publicités, que l'on retrouve avec un impact bien plus fort à la télévision, ce sont tous les clichés les plus éculés qui sont repris ». 

 

"Une littérature qui fait grandir"

 

Pour la directrice de la manifestation, Sylvie Vassalo, lire une expression de sexisme dans cette affiche serait « à l'encontre de ce que nous souhaitions véhiculer ». Que l'illustration d'Audrey Calleja suscite des discussions, voilà qui est fort bien, et mieux encore qu'elle ne laisse pas indifférent, mais elle exprime bien plus « la démesure du monde des adultes pour les enfants, et montre une image de l'enfance sensible, et délicate ». 

 

Bien entendu, la littérature jeunesse n'est pas exempte « de schémas stéréotypés, ou de clichés sexistes, il ne s'agit certainement pas d'avoir un discours angélique. Mais je crains qu'emporter cette affiche dans ce débat, extrêmement important au demeurant, c'est lui faire prendre une tournure qui le dessert ». Avec cette affiche, c'est avant tout « une littérature qui fait grandir », que le Salon avait à l'esprit, et « l'image de textes qui agissent comme des miroirs pour les enfants ». 

 

« C'est en captant des éléments forts de l'enfance, même avec des gestes aussi simples, et en leur donnant un écho puissant que les auteurs jeunesse parviennent à faire de grands livres. La littérature apporte un miroir aux enfants et leur renvoie des notions, des concepts : alors que l'on massacre déjà le monde de l'enfance, il est dangereux de trop tirer sur les interprétations. »

 

On se demandera alors s'il n'y a pas un réel danger à vouloir tout contrôler, en donnant aux images les plus simples, les plus fraîches, des significations retorses. Le politiquement correct, dans le cas présent, a manifestement fait une victime de plus, pour un sujet qui mérite pourtant une grande attention.

 

 

Mise à jour 25/11 à 12h30 : 

Tout tient peut-être dans ce dessin