On a découvert “L’amie prodigieuse”, et on n’en revient toujours pas

Nicolas Gary - 08.12.2018

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - série Amie prodigieuse - Elena Ferrante série - Elena Ferrante Naples


SÉRIE – La tétralogie d’Elena Ferrante, dont personne ne se soucie vraiment de savoir qui se cache derrière ce pseudonyme, est donc portée en série. Canal + invitait à une projection spéciale du premier épisode. Et dire que c’était splendide, émouvant, beau, et proche de l’idéal… définitivement c’est encore loin de la réalité.


 

Elena et Rafaella vivent dans une petite ville de la banlieue de Naples, pauvre et désœuvrée. La plèbe. Une Italie violente, que ce village reflète dès les premières images. 
 

L'histoire qui ne devait pas être racontée


Les premiers instants de la série s’amorcent sur la disparition de Rafaella, alias Lila. Son fils appelle une Elena — Lenù —, âgée d’une soixantaine d’années, pour l’informer au milieu de la nuit de ce que sa mère s’est volatilisée. « Laisse-la partir », riposte-t-elle. « Et ne cherche plus à me joindre. »

Mais parce que Lila est partie en emportant tous ses vêtements, et laisse un stock de photos où elle a découpé son propre visage, Lenù est prise d’un vertige. Il lui faut désormais raconter l’histoire, celle qu’elle devait taire, qu’elle avait promis de ne jamais écrire. L'origine de leur amitié, dans ce village. 
 
Les premiers instants sont ceux de la salle de classe — filles et garçons n’apprennent pas ensemble. La méthode et l’application de Lenù forcent le respect. Mais Lila sait déjà écrire et lire : dans son carnet, des dessins accompagnés des mots pour les désigner. L’institutrice reste interdite : comment gronder cette enfant qui vient de se moquer d’Elena, lorsqu’elle découvre ce quasi-prodige. Lila a appris à lire et écrire toute seule…

Sur les huit premiers volets de la série, cet épisode se focalise sur la rencontre des deux jeunes filles, leur mutuel apprivoisement : la docilité respectueuse d’Elena, face à l’intrépide Rafaella, que rien ne semble arrêter. Les enfants n’ont que six ans, mais Lila se distingue nettement : les autres jeunes filles, même les garçons plus âgés ne l’impressionnent pas. Elle a le feu sacré, la complexité d’une enfant dont on lirait les vies antérieures dans les yeux. 
 

Non pas une, mais bien deux amies géniales


C’est d’ailleurs toute la magie de cet épisode : deux actrices exceptionnelles, qui portent à elles seules toute la narration. Elisa Del Genio (Elena) et Ludovica Nasti (Lila) sont au cœur, essentielles, et l’on comprend que le casting ait nécessité 9000 actrices avant qu’elles ne soient retenues. 

Non seulement elles sont spectaculaires, mais leur interprétation ne laisse aucune place aux adultes qui les entourent : elles sont ce premier volet, avec une aisance et un réalisme qui laisse abasourdi.

Devant les personnages, cette Italie brutale et pauvre leur sert d’écrin. Les parents sont peu, voire pas du tout éduqués, bruts de décoffrage. L’approche pédagogique, qui se transmet des parents aux enfants, se borne à la violence physique, à la misogynie et aux cancans des mamme qui commentent la vie du village depuis leur balcon. 
 
Sidérante de vérité, mêlant le témoignage sociologique à la fiction, jamais la réalisation ne verse dans le stéréotype, car la vie de misère et d’expédients de chacun se mesure pleinement. À la lumière des craintes que suscite la réussite scolaire — une bouche à nourrir, qui n’aidera pas à la maison… — on saisit la détresse tout entière. Comment réagir intelligemment, et porter la réussite de son enfant, quand on est, parents, tout juste capable de subvenir aux besoins d’une famille ?

Au milieu de la fange, Lenù et Lila sont les joyaux d’une Italie qui se réinvente après la Guerre et le fascisme. Derrière la grossièreté des adultes — diamants bien mal taillés — la splendeur de ces deux enfants rejaillit, inimaginable contrepoint d’innocence et de révolte. 

 
 

La confusion des langues, une magie toute italienne


L’amie prodigieuse, traduit chez Gallimard par Elsa Damien, n’a pas à rougir de ce que la série propose dans ce premier épisode. Bien au contraire : Elena Ferrante a pris part à l’écriture du scénario, et ce dernier s’en ressent. L’interprétation de deux jeunes filles aboutit à ce que le texte soit sublimé.
 
Et cerise sur le dolce, la version originale navigue entre l’italien et un dialecte de la banlieue napolitaine, souvent incompréhensible pour qui ne connaît pas la langue. Mais cela permet des scènes spectaculaires : la mère d’Elena refuse que sa fille fasse des études supérieures. Elle exige alors qu’elle aille s’occuper de ses frères et alors qu’Elena ne bouge pas, sa mère rétorque avec colère : « Il faut que je te le dise en italien ? Parce que le dialecte [napolitain], tu ne le comprends plus ? »

L’Italie a bien une langue commune, l’italien, mais autant de dialectes ou presque, qu’il se compte de villages. Si un Sicilien devait converser dans son idiome avec un Napolitain, ils auraient toutes les peines du monde à se comprendre.

La séquence, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans une période d’éducation pour les filles, débarrassée des idéaux fascistes, n’en est que plus forte. Langue maternelle, populaire, contre langue nationale, celle de l'instruction...

Alors, cette Amica geniale ? Elle ne plait pas : elle fascine. Difficile de se prononcer sur l'ensemble avec un seul épisode — les échos qui nous sont parvenus d’Italie où la série a été diffusée dès le 27 novembre sur la Rai, sont des plus élogieux. Une seconde saison est d’ores et déjà commandée, basée sur le deuxième ouvrage. 

Quelques jours encore pour la découvrir sur Canal +, et savourer le travail du réalisateur, Saverio Costanzo.

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Commentaires
Absolument génial. Plein de poésie
J’espère une sortie sur OCS (vu que c'est une série HBO), j'attendrais (j'ai pas C+).
A lire ce que promet le film, ce peut être tentant...Car l'écriture de l'oeuvre (mais c'est une traduction, il est vrai) est pour moi défaillante.
Si le film est à la hauteur de l'écriture du livre.

Alors :à voir absolument .
L'écriture cinématographique peut être intéressante, mais la traduction du roman est de style journalistique,et n'est pas l'écriture d'un véritable écrivain.
Je ne lisais pas puis on m as offert Elena Ferrante qui fu pour moi une drogue j ai adorer
J'aime tant, mi piace da impazzire!
J'ai lu les 4 volumes en français (en fait, le dernier en italien car j'étais impatient). Splendide. La bande de lancement m'a ému. Reste à savoir quand le film tombera dans le domaine public, hors C+, Netflix et autres. Je crains que je vais devoir attendre.
À Ici artv à l'émission C'est juste de la TV l'animatrice a mentionné que nous aurions la série sur Illico à partir du 27 décembre...Y aurait-t-il confusion??
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