Othello sur la scène du Vieux-Colombiers

Le Souffleur - 05.05.2014

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Comédie-française - Shakespeare - Racisme


Othello est l'une des pièces les plus connues de Shakespeare. Général en chef de la république de Venise, Othello tombe amoureux de Desdémone qui l'aime en retour. Il est cependant contraint de la ravir à son père qui n'approuverait jamais le mariage de sa fille avec un Maure. Iago est un des hommes d'Othello. Il lui feint une fidélité et un attachement irréprochable. Il éprouve cependant envers lui une haine incommensurable qui le pousse à élaborer une terrible machination visant à détruire l'amour de ce couple par le pouvoir dévastateur de la jalousie. 

 

 

 

Iago est face au public. Il clame sa haine pour Othello. Il imite son maître avec « l'accent noir » en agitant ses bras de façon simiesque. Des rires à gorge déployée retentissent dans la salle. Quelle est la nature de ce rire ?

 

Léonie Simaga  prend le parti de ne pas faire du pouvoir dévastateur de la jalousie l'objet principal de sa mise en scène. Ce qui est dépeint, c'est la haine de l'étranger, c'est « l'autre » qui ne peut s'intégrer dans une société où le sens commun le rejette. Parle-t-on de la société élisabéthaine de Shakespeare ou de la société française de 2014 ? Redonner à une œuvre classique une résonnance actuelle est une démarche honnête et nécessaire. Cependant, je ne suis pas sûre qu'elle le reste quand les clichés semblent perpétrés sans être remis en question.

 

Bakary Sangaré est un acteur français sociétaire de la comédie française depuis 2002, où il entre pour interpréter Le Grand Parachutiste Noir dans Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès. Quand on parcourt le programme de salle, Othello est avant tout « l'histoire d'un Noir en Occident, d'un immigré, d'un apatride ». Le comédien Bakary Sangaré est « l'acteur malien », « un autre » ou « un comédien d'origine malienne ». Il est Le Noir de la comédie française et a été choisi dans la distribution pour cela. Il joue un Noir et le demeure jusqu'à la fin de la représentation.

 

Ondine.

 

ET CA CONTINUE …

 

En tête d'un petit paragraphe du programme de salle intitulé Rapport au sacré, la metteure en scène déclare « Je partage l'avis de Peter Brook lorsqu'il explique que même en ayant une intuition spirituelle forte, un acteur qui est né et a grandi dans une ville occidentale est inévitablement marqué par son éducation strictement rationaliste, tandis qu'un autre issu d'une culture traditionnelle – sans rupture entre le monde visible et le monde invisible- aura et donnera un accès « direct » aux sources d'où viennent les actions et les images des pièces artistiques. Au delà de l'identité artistique profonde et singulière de chacun des comédiens de cette distribution, dans Othello. L'acteur malien Bakari Sangaré nous fait justement entendre différemment la musique du texte. »

Je remarque que le préjugé insensé sur ce qui différencierait cultures européennes, et cultures traditionnelles, à savoir la rationalité, est reconduit non seulement dans le choix de l'acteur, mais encore dans l'interprétation de la pièce. Préjugé qui, par ailleurs, alimente un certain racisme : eux, c'est les esprits, l'immédiateté … Nous pauvres pêcheurs, la raison, le calcul !

 

L'explication du choix de l'acteur recoupe ce pourquoi Desdémone dans la pièce succombe au charme du Maure  – l'étranger, ses exploits, ses récits, « ses sources » . Elle recoupe également ce pourquoi la pièce est axée sur le couple Othello/Iago, ce dernier devient fou, démoniaque, rongé par la jalousie, il l'a transmet à Othello. Pas plus qu'Othello , Iago tient une quelconque rationalité dans son jeu : oui mais voilà Iago est blanc donc il est amené à avoir un jeu de fourbe-sadique-démon-psychotique et Othello est noir, donc toujours digne même dans sa folie, toujours poète et à sa mesure même dans son aveuglement. “Sacré oblige” ! Là, il y a un souci, quelque chose n'est pas vu, que ce texte en 2014 rend trop audible, et trop sensé. La mise en scène à grands effets, reste en dessous de l'histoire, qu'elle singe pour mieux se l'approprier. La valeur historique/sociale de cette pièce, parle malgré les acteurs et c'est bien le problème. La mise en scène se paie une pseudo innocence,  une naïveté nocive, qu'elle ne peut pas se permettre.

 

Elvira

 

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Jusqu'au 1er juin au théâtre du Vieux Colombier - Comédie Française