Patrick Modiano : le lecteur "en sait plus long sur un livre que son auteur"

Cécile Mazin - 08.12.2014

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Patrick Modiano - nobel littérature 2014 - discours Académie


Ému, hésitant quelque peu, Patrick Modiano a prononcé son discours devant une vaste assemblée, à l'occasion de la remise de son prix Nobel de littérature. Le romancier y rappelle que le rapport est « souvent difficile avec la parole » : le style, et l'écriture, proviennent de ce que l'écrivain travaille le texte, mais la limpidité apparente n'est plus possible à l'oral.

 

 

 

« [Q]uand il prend la parole, il n'a plus la ressource de corriger ses hésitations », assure Modiano, qui, dans une plongée vers l'enfance, se rappelle qu'il appartient « à une génération où on ne laissait pas parler les enfants ». 

 

 

 

L'écriture, comme la place de l'écrivain, sont des sujets complexes. « Curieuse activité solitaire que celle d'écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d'un roman. Vous avez, chaque jour, l'impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation, mais suivre la même route. »

 

Le livre, cet objet, dans les ultimes moments de son élaboration, « vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C'est fini, il n'a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié ». Ainsi, le lecteur prend le relais, et voilà qu'il « en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu'on le pratiquait avant l'ère du numérique ».

Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l'Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l'oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l'illusion qu'après tout la vie de chaque jour n'avait pas été si différente de celle qu'ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d'avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s'ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l'avions vécu.

 

Confiant en cet avenir qui se profile, Modiano reste l'auteur d'une « génération intermédiaire », qui a découvert les téléphones portables, l'ultra-connexion, et les réseaux sociaux qui « entament la part d'intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu'à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque ». Mais les auteurs déjà là, et ceux qui viendront après encore, « assureront la relève comme l'a fait chaque génération depuis Homère… ».

 

Et de poursuivre : « D'être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m'a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l'oubli. » L'époque frappe probablement plus la mémoire, qui « doit lutter sans cesse contre l'amnésie et contre l'oubli ». Capter des instants, des fragments du passé, l'écrivain reste alors celui qui effectue le travail de mémoire.

 

Il conclut alors : « Mais c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l'océan. »

 

On peut retrouver l'intégralité du discours ci-dessous

 


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