Payer les auteurs, “la petite marche gravie, d'un grand escalier” (Marie-Aude Murail)

Nicolas Gary - 07.03.2018

Culture, Arts et Lettres - Salons - Marie Aude Murail - salon livre paris - rémunération auteurs salon


L’auteure Marie-Aude Murail a été invitée par Livre Paris pour présenter sa série Sauveur et fils. Durant une heure, elle sera donc en promotion, selon la définition de l’organisateur. Et à ce titre, elle n'aurait pas dû percevoir de rémunération. De fait, il n’avait jamais été question de la rémunérer pour cette prestation.


Marie-Aude Murail

Marie-Aude Murail en 2010 (White Ravens Festival, CC BY-ND 2.0)

 


Marie-Aude Murail est auteure jeunesse. Depuis 2017, elle est également Officier de la Légion d’honneur, titre reçu en même temps que Tomi Ungerer accédait au grade de commandeur. 
 

Pour son intervention au salon, référencée sur le site, il est question de parler de sa série, en effet, mais également « de son rapport aux mots, de son sens indéniable de l’intrigue, avant de répondre aux questions des internautes et du public présent dans la salle ». Or, cette prestation était jusqu'à ce matin considérée comme de la promotion pour l’auteure. Donc, non rémunérée. Alors même que la modératrice nous confirmait que Reed lui accordait une rétribution.

 

C’est pourtant bien pour l'expertise de l'auteure, son expérience et cette magie qu’elle transmet que les lecteurs viennent assister à son intervention. 

 

Devant l’insurrection qui a jailli des réseaux, et après cinq jours à tergiverser et jouer sans vergogne sur les mots, les organisateurs de la manifestation ont capitulé. ActuaLitté a pu le dévoiler ce matin, le travail des auteurs sera rémunéré, « quel que soit le format de leurs interventions ». Exit, donc, la commode promotion : seules les dédicaces – organisées par les éditeurs et ne découlant pas de la programmation de Reed – seront laissées à la discrétion des maisons et de leurs auteurs.

 

“La petite marche d'un grand escalier”
 

Contactée par téléphone, Marie-Aude Murail venait à peine d’apprendre la nouvelle : « L’année passée, j’ai eu une scène pour moi toute seule, et l’on ne m’avait pas proposé de rémunération. Il serait bien que les organisateurs ne communiquent pas des choses fausses », insiste-t-elle. Mais cette chartiste – élue à la vice-présidence de l’organisation en 1998 – condamne les circonstances de cette victoire. 

 

« Que le Salon – j’entends Reed et le Syndicat des éditeurs – s’adresse à nous, par l’intermédiaire de communiqués, est un peu lamentable. Ils doivent nous craindre et avoir peur aussi, c’est pour ces raisons qu’ils ne nous reçoivent pas. » Nous, c’est la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse dont les membres, les chartistes, ont porté le fer durant ces dernières journées, pour obtenir que tous les auteurs soient payés par le Salon.

 

« Nous sommes suffisamment liés, dans cette association, pour savoir nous tenir mutuellement au courant de la manière dont chacun est traité. Effectivement, le salon aurait eu intérêt à prendre les auteurs au cas par cas : écrivain, c’est associé à une réputation de solitaire. Mais nous avons fait de la Charte un organisme extrêmement solidaire. »

 

Ce 7 mars restera comme un date marquée d’une pierre blanche, mais modestement. « Pour la Charte, c’est la petite marche gravie d'un grand escalier. Nous avons maintenant beaucoup de choses à nous dire avec les éditeurs, et leur représentation, le SNE. La volonté de nous minoriser, de minimiser notre présence et notre impact doit cesser. Cette manie est insupportable, de nous faire sentir qu’on ne comprend rien aux entreprises, en tentant de nous circonvenir ou de nous isoler. » Le cas par cas, en effet.

 

Les réseaux sociaux, armes à double tranchant
 

La Charte n’est pas un syndicat, « mais nous n’en sommes pas loin. Dans tous les cas, c’est une excellente école – qui peut s’exercer au détriment de la créativité ou de la vie privée. Quand j’étais responsable, je me suis taillée une réputation de chieuse, et ce n’est pas mauvais, bien au contraire », plaisante-t-elle. 

 

Mais en dépit de la victoire obtenue aujourd’hui, quelques regrets : « Nous sommes parvenus à ce résultat par les réseaux, mais je voudrais insister sur ce qu’ont vécu Mélissa Conté Grimard, Séverine Clochard, et l’illustratrice Anne Guillard ». Le cas est connu, c’est celui du livre On a chopé la puberté, qui a subi un déferlement de violence et de colère inouï. 

 

Les trois auteurs, en 48 heures, ont vu leur travail totalement piétiné. Et après que l’éditeur annonce la rupture du livre, et la fin de son exploitation, voici que l’illustratrice annonce la fin de sa série, Les pipelettes. « Elle renonce, lâchée par son éditeur, alors que la maison aurait dû se tenir à ses côtés. Céder à un lynchage sur internet, sans respecter les termes d’un contrat, cela me semble attaquable. »
 

Après la polémique On a chopé la puberté,
j'arrête de dessiner Les Pipelettes

 

Nous y sommes : la dictature des réseaux, qui, selon la cause, devient la langue d’Ésope, le pire et le meilleur. « Le livre ne tombait pas sous l’effet d’une condamnation juridique. Et si cela arrive une fois, ça se reproduira. J’ai moi-même été victime de ces hashtags, et mes éditeurs m’ont soutenue pleinement. Ici, c’est le rétablissement de la censure, parce qu’en y regardant bien, tous les quatre matins, des gens s’indignent. Et face à cela, l’auteur a de plus en plus besoin de protection. Je suis inquiète du pouvoir qu’on donne à ces outils, tant la littérature jeunesse peut finir par être persécutée. »
 

“Le tribunal public ne saurait être une solution”

 

Samantha Bailly, qui six jours durant aura alimenté les réseaux avec #PayeTonAuteur, le reconnaît et déplore malgré tout la manière dont a été obtenu gain de cause : « C’est leur silence qui nous a poussés à cette violence – ça et le mépris affiché. Le tribunal public ne saurait être une solution. Et probablement, il faudra une réparation symbolique, que le SNE accepte de se comporter différemment. »
 

C’est bien d’avoir à cœur de préserver l’âme de nos petites filles contre les livres dangereux. Et comme vous êtes des adultes vigilants, vous n’oublierez pas non plus de les mettre en garde contre les dangers des réseaux sociaux et des lynchages collectifs.

Anne Guillard


 

D’un côté, la rémunération des auteurs, de l’autre, une protestation émanant de personnes dont beaucoup n’avaient pas même lu le livre. « On ne mesure pas un mouvement contestataire qui aboutit à une censure éminemment discutable à l’avancée que les auteurs ont obtenue. » 

 

Et de conclure : « Si nous, avec #PayeTonAuteur, en sommes arrivés là, c’est qu’on ne nous regarde pas dans le blanc des yeux pour nous parler. On le sait, les réseaux peuvent se changer en arme de destruction massive. Pour #PayeTonAuteur, ce fut le seul moyen pour rendre digne la parole des auteurs jeunesse. »

 

Marie-Aude Murail le reconnaît en riant : « Au sens propre, cela a payé – et paiera les auteurs, justement. Mais ce ne sont pas ces quelques sous qui vont changer la donne. Je suis bouddhiste : il faut trouver la voie du milieu. » 

 




Commentaires

Merci Marie-Aude de remettre les pendules à l'heure!
Tout à fait d'accord avec votre texte.

La censure par les réseaux sociaux! Je la craignais. Et pourtant je ne pouvais pas non plus accepter les pages qui circulaient. Une page n'est pas le livre évidemment. Milan ne réédite pas!... Il aurait peut être été plus sain de se mettre autour de la table et de revoir les pages incriminée. Pour comprendre l'humour, il faut un peu de recul que n'ont pas toutes les fillettes de 9 ans. Plus grandes peut être. Mais à qui s'adresse ce livre?

Beaucoup de questions. Je n'ai pas toutes les réponses. Le livre a été bien vendu. Il va continuer son chemin et j'espère que les adultes sauront accompagner cette lecture.

Un derniers mots: Auteurs et illustrateurs ne laissez pas tomber vos personnages car ce sont les lecteurs que vous abandonnez .

Cordialement
Bonjour,

quand vous utilisez le mot chartiste pour signifier signataire de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, une confusion s'instaure avec le mot en usage, signifiant diplômé de l'Ecole des Chartes. Charteur et chartant sont libres à ma connaissance.

Bien cordialement.

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