Un James Bond gay, difficile à autoriser

Antoine Oury - 26.08.2015

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - James Bond - gay - Pierce Brosnan


Il s'agit apparemment de la question utile, pour meubler un entretien : demander à un acteur/auteur/réalisateur s'il transformerait bien son personnage en femme/homosexuel/transsexuel. Le dernier à y avoir eu droit est Pierce Brosnan, ancien James Bond : s'il n'est pas opposé à l'idée, il doute sincèrement que les producteurs soient d'accord. Sans oublier les ayants droit.

 

Pierce Brosnan

Pierce Brosnan en 2013 (Gordon Correll, CC BY-SA 2.0)

 

 

Interrogé par le magazine Details, donc, sur la possibilité d'un James Bond gay, Brosnan ne peut que valider : cela « créerait une intéressante représentation » de l'espion sexy, souligne l'acteur irlando-américain. Mais il douche rapidement les espoirs des spectateurs : « Mais, en fait, je ne sais pas vraiment comment cela serait possible. Je ne pense pas que Barbara [Broccoli, productrice des films, NdR] autoriserait cela de son vivant. »

 

Barbara Broccoli est la fille de Albert R. Broccoli, célèbre producteur décédé en 1996, derrière tous les premiers films Bond. Il avait créé, pour ce faire, la société EON Productions, aujourd'hui filiale de Danjaq, la holding qui cogère les droits du personnage pour le cinéma, avec United Artists. À cela s'ajoutent la MGM, qui détient également des droits sur la licence, et bien sûr les ayants droit de Ian Fleming, dont les œuvres et leurs personnages sont protégés jusqu'en 2035 pour la France.

 

Dernièrement, c'est un projet de comédie musicale autour de l'espion qui avait vite été coupé dans son élan par Danjaq et MGM.

 

Cela dit, les studios pourraient ravaler la façade de l'agent secret, histoire de renouveller un public plutôt vieillissant : l'évocation persistante d'Idris Elba pour incarner le premier James Bond noir pourrait se concrétiser, de l'avis de Pierce Brosnan, même si Daniel Craig « est là pour un moment », selon lui.

 

Mais la transformation de Bond en homosexuel, ou pourquoi pas, en femme, soulève une autre question, qu'une auteure de Doctor Who avait parfaitement évoquée : tous les personnages sont-ils éternellement malléables ? À la question de savoir s'il fallait transformer le Docteur en femme, Alison Louise Kennedy avait une réponse plutôt inhabituelle : « Un vrai personnage féminin, c'est mieux », expliquait-elle, en militant pour un peu plus d'imagination du côté des scénaristes et des studios de production.

 

Provoquer un changement, ou une adaptation ?

 

Pas d’accord du tout, l’auteur de thrillers et romans policiers, Vincent Crouzet s’est fendu d’un long plaidoyer pour rappeler quelles sont les origines du personnage. Il considère qu’il faut « respecter l’esprit des origines, même si celui-ci n’est pas toujours honorable ». 

 

C’est un héros de littérature blanc (Écossais), né de la déchéance de l’Empire britannique. Ian Fleming, produit de l’establishment londonien, était, comme la plupart de ses pairs, raciste, antisémite, homophobe et machiste. Cela transpire dans toute son œuvre, a été gommé par la filmographie, et compose le personnage de Bond qui est très politiquement incorrect. La polémique autour d’Hergé et de Tintin n’est rien à côté de ce qui s’évente dans les romans de Ian Fleming.

 

 

Reste que les intrigues tiennent la route, assure-t-il et Bond n’a pas toujours été trahi : « Le cinéma a maintenu une partie des caractéristiques de Bond, notamment sa misogynie et sa dureté, à travers les interprétations de Sean Connery et Daniel Craig. » Et de poursuivre : 

 

 La volonté des producteurs, les familles Wilson et Broccoli, demeurait l’ancrage aux origines, pour continuer à légitimer le personnage et la série. C’est ce qui fait encore la caractéristique d’un James Bond. Sinon, il ne sera plus Bond, mais un autre personnage, et la série ressemblera à toute autre. Bond demeure le stéréotype du mâle dominant d’une société (capitaliste) et d’une origine géographique (l’Europe, et plus particulièrement la Grande-Bretagne) hier dominantes, et aujourd’hui vacillantes. Le monde change, et les rôles s’inversent. Le plus intéressant, aujourd’hui, n’est pas de créer un Bond gay ou noir (c’est tout-à-fait ébouriffant, d’ailleurs, de devoir accoler ainsi gay et noir comme le font Prosnan et d’autres sur le sujet, comme si il s’agissait de toujours minorités), mais de provoquer le basculement de Bond dans un monde qui n’est plus favorable à ses certitudes, finalement le quotidien des (vrais) espions contemporains occidentaux.