Peter Pomerantsev explore les dessous de la télé russe et remporte le prix Ondaatj

Joséphine Leroy - 26.05.2016

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Russie Peter Pomerantsev - prix Ondaatj Royaume-Uni - Poutine télévision politique


Peter Pomerantsev a remporté le prix décerné aux auteurs qui parviennent à « saisir l’esprit d’un lieu ». Dans Nothing Is True and Everything Is Possible (Rien n’est, vrai tout est possible éd. Saint-Simon, trad. par Pascaline-Marie Deschamps), il explore les dessous de la propagande pro-Poutine dans les médias russes. Pour ce faire, il alterne fiction, réalité et poésie et, de chapitre en chapitre, parvient à conjuguer l’investigation, la critique et le récit de voyage. Le prix est doté de 10.000 £ (approximativement 13.000 €). 

 

Pomerantsev, Peter.IMG 7379

(Ave Maria Mõistlik / CC BY-SA 4.0) 

 

 

Ils étaient cinq nommés, mais un seul a passé la ligne d’arrivée : 

 

• Jane Clarke pour The River, plongée poétique dans la ruralité irlandaise

• Brian Dillon pour The Great Explosion, qui traverse l’époque la bataille de la Somme en 1916 sous l’angle d’une usine de munitions

• Alexandra Harris pour Weatherland, une histoire du temps en Angleterre

• James Rebanks pour The Sheperd’s Life, journal des années passées par l’auteur en tant qu’éleveur de moutons à Lake District

• Samanth Subramanian pour The Divided Island, sur la guerre et ses lendemains pendant la guerre civile au Sri Lanka. 

 

Le lauréat signe un livre puissant. Revenu de Russie, Peter Pomerantsev fait part de ses découvertes. Ce producteur de télé britannique a passé dix ans dans le milieu de la télé russe. Là-bas, il a découvert un système médiatique complètement aliéné par la propagande pro-Poutine. Le président russe tire toutes les ficelles médiatiques. 

 

L’auteur, né en Ukraine en 1977, vit à Londres. Avec ses parents, il obtient le statut de réfugiés politiques. Il arrive en Russie juste après avoir terminé ses études à l’université, au début des années 2000, et travaille pour commencer dans un think tank, censé développer les relations entre les États-Unis et la Russie. Un ami qui travaille dans la production moscovite, Potemkine, lui propose de le rejoindre. C’est là qu’il commence à travailler en tant que journaliste et producteur et découvre des bâtiments labyrinthiques où, comble de l’absurde d’un système monarchique qu’il découvrira, des sorties de secours sont prévues pour les dirigeants en cas de visite du fisc. 

 

Le règne de la téléréalité 

 

On lui demande alors de transposer des programmes télévisés britanniques en Russie, à l’image de « Comment épouser un milliardaire ? », qui remporte un franc succès. L’envers du décor est troublant : Peter Pomerantsev pénètre un monde où Poutine est une sorte de Dieu omnipotent auquel il faut obéir au doigt et à l’œil. 

 

Le maître tout-puissant du Kremlin a une passion pour la télévision, passion en général prononcée chez les hommes politiques corrompus. « La télévision est la seule force en mesure d’unifier, de gouverner et de tenir ce pays qui couvre neuf fuseaux horaires et s’étend sur un sixième de la surface terrestre. Un pays où coexistent villages moyenâgeux, villes-usines et gratte-ciel. » Toutes les contradictions sont là, entre le sous-développement de contrées ignorées et la course effrénée aux sources de richesse. 

 

 

 

 

« Les Russes représentaient la nouvelle jet-set : les plus riches, les plus énergiques, les plus dangereux. Le pétrole, les plus belles femmes, les meilleurs fêtent », commence le livre. Et poursuit : « Prêts à vendre n’importe quoi, ils en sont arrivés à acheter n’importe quoi : des clubs de football à Londres, des clubs de basketball à New York ; des œuvres d’art, des journaux britanniques, des entreprises énergétiques européennes. Personne ne les comprenait. Ils étaient à la fois vulgaires et raffinés, rusés et naïfs. Mais ils collaient à l’esprit de Moscou, une ville qui avance et recule, et qui change si rapidement qu’elle perd tout sens des réalités, une ville où de jeunes hommes deviennent milliardaires en un clin d’œil. » 

 

Membre du jury, la journaliste Kate Adie a commenté ainsi l’ouvrage : « Rien n’est vrai, tout est possible expose de manière flagrante la cupidité et la corruption présentes dans la Russie moderne. Dans une prose vivante et mordante, c’est une poursuite grotesque de l’argent qui est décrite, dans un pays qui ressemble à un fief de gangsters, un pays d’où une rivière d’argent sale circulerait aisément jusqu’à Londres. » 

 

(via The Guardian