Polémique : un éditeur fasciste accapare l'attention au Salon du livre de Turin

Nicolas Gary - 07.05.2019

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Le Salon du livre de Turin n’avait probablement pas besoin d’une pareille polémique. Alors que les organisateurs ont sué sang et eau pour arriver à monter leur projet 2019, la présence d’une maison d’édition proche de l’extrême droite jette un pavé dans le Lingotto. Le patron d’Altaforte se revendique ouvertement fasciste… Atmosfera...

Ambiance Turin
Salon du livre de Turin 2018 - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

Francesco Polacchi, patron d’Altaforte, n’a pas manqué son coup de communication : « Je suis fasciste. L’antifascisme est le véritable mal de ce pays. » Or, sa présence dans les murs du Salon du livre fait peur, et des menaces de boycott font rage. 
 

Altaforte, l'éditeur qui dérange


Pour l’heure, le comité éditorial du salon, et le directeur de la manifestation Nicola Lagioia se défendent : l’événement est antifasciste, parce qu’il est démocratique. Pour autant, plusieurs auteurs ont demandé que leurs livres soient retirés des stands — à l’instar de Wu Ming, Carlo Ginzburg, Zerocalcare et d’autres. 

Structurellement, précisent les organisateurs, Altaforte ne dispose que du minimum d’espace physique dont peut bénéficier un exposant — moins de 10 min 2 s. Par ailleurs, c’est le service commercial de la manifestation et pas la direction éditoriale qui a vendu cet espace : en somme, il ne s’agit pas d’une invitation, mais simplement d’un enjeu marchand.

Si l’on tient compte des 1200 événements organisés, ou encore de la présence des parents de Giulio Regeni, pour le centenaire de Primo Levi, difficile de parler d’une volonté de représentativité du fascisme contemporain.
 
Nicolas Lagioia
Nicola Lagioia - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Altaforte est une structure proche de CasaPound, parti politique militant nationaliste-révolutionnaire, et néofasciste. On se souviendra qu’en 2016, un groupe s’en était pris à la maison Shockdom, pour la publication d’une BD parodique avec Mussolini en tête de Turc. « Certains Italiens s’enthousiasment encore pour le régime fasciste et beaucoup d’entre eux en apprécieraient le retour : certains sans s’en cacher, d’autres plus discrètement, mais ils sont nombreux », nous avait alors expliqué l’un des auteurs de la BD, Daniele Fabbri.
 

Le souverainsme comme ligne éditoriale


Mais voilà : Altaforte n’est pas simplement mise en cause pour ses positions politiques. À l’origine de la polémique, un livre d’interview — Io sono Matteo Salvini, intervista allo specchio — réalisé par Chiara Giannini, qui s’est entretenue avec Matteo Salvini. Actuel ministre de l’Intérieur, il est également le leader du mouvement tout autant porté à l’extrême de la droite, la Lega Nord. 

« Nous ne faisons pas l’apologie du fascisme, il suffit de consulter notre catalogue », poursuit toutefois son responsable. « Notre société est une maison d’édition souverainiste. Le terme “sovranismo” [NdR : inspiré du français souverainisme] est né dans notre journal Il primato nazionale. »

Et de poursuivre auprès de l’agence de presse Askanews : « Si Salvini est aujourd’hui le plus important porte-parole de la souveraineté en Europe et dans le monde, c’est grâce à notre pensée avant-gardiste et je doute que toutes les contestations qui s’opposent à mon activité entrepreneuriale soient dirigées contre Il primato nazionale. »

Les déclarations de Francesco Polacchi fusent depuis plusieurs jours dans la presse italienne. Et de la sorte, le bonhomme accède progressivement à une forme de reconnaissance, incarnant une image du pays qui fait écho à des tendances identifiées.

« Mussolini était certainement le meilleur homme d’État italien », assurait Francesco Polacchi sur Radio 24. Et plus loin : « Il a transformé un pays principalement agricole en une puissance industrielle. Quant à la dictature ? Parfois, la manière forte peut être utile. »
 

Turin, ville anti-fasciste, assure la maire


D’ailleurs, lui-même ne cache pas ses activités au sein de Casapound, se présentant au moins comme un militant, voire en tant que coordinateur régional pour la Lombardie. Si Turin se situe dans le Piémont, la région de la Lombardie compte notamment Milan, plus importante plateforme pour l’édition en Italie. D’ailleurs, relève le directeur d’Altaforte, la ville de Turin a assurément des problèmes plus sérieux à régler que la présence de sa maison au Salon du livre. 

Chiara Appendino
Chiara Appendino - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Il brosse le tableau d'une cité industrielle sans travail, mal administrée, par un maire qui ne ferait rien pour ramener les investissements. Une maire, d’ailleurs, Chiara Appendino, du mouvement 5 étoiles, situé à l’opposé de l’échiquier politique de Casapound ou Matteo Salvini…

Sur Facebook, d’ailleurs, cette dernière le répète : « Turin est antifasciste. […] Ce n’est qu’avec la culture que nous pourrons mettre un terme à cette dégénérescence, à tout extrémisme, ou tout retour possible à ce qui doit être archivé pour toujours. »
 

Tout rejeter ou prendre les armes ?


Mais la manifestation écope tout de même : preuve, la démission de l’écrivain Christian Raimo, conseiller du directeur Lagioia. Il avait en effet accusé de racisme et de fascisme le ministre de l’Intérieur, et témoigné sa solidarité à l’égard des auteurs qui réclamaient le retrait de leurs livres. Pour autant, il souligne l’importance et la qualité de la programmation de 2019, et assure qu’il quitte sa fonction, mais viendra tout de même en tant que citoyen, lecteur et auteur.

Zerocalcare
Zerocalcare - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Pour Zerocalcare, figure de proue de la bande dessinée italienne, participer à l’événement était impossible. « Je suis vraiment désolé, mais je ne peux pas envisager de rester trois jours assis à quelques mètres de gens qui ont poignardé mes frères, les croiser chaque fois que je vais pisser, tout en faisant comme si de rien n’était. » 

Une position que certains comprennent, mais préfèrent, à l’instar de Michel Murgia, cité par Ansa, combattre. Plutôt que de partir et laisser la place vide, que pourrait alors occuper l’extrême droite, l’écrivain préfère « vivre dans l’opposition, plutôt que de l’éviter en prétendant être ailleurs ». 
 

La pensée unique, l'argument spécieux


Point que souligne par ailleurs le ministre de la Culture, Alberto Bonisoli, dans un communiqué : « Le Salon du livre est un lieu de démocratie, car les livres sont des idées. Même la défense de la liberté d’expression est une valeur de l’antifascisme. » D’ailleurs, le cadre législatif protège tout un chacun et la République italienne est à l’abri : « S’il y a des crimes commis, ce sera la magistrature qui en jugera. »

Déplacer le débat sur la tarentelle de “le fascisme est victime de la pensée unique” n’améliorera pas la tension que l’on perçoit. D’autant que les mouvements nationalistes et sympathisants de Casapound et consorts brandissent désormais la peur des idées contraires. Et les réactions violentes et autres menaces reçues par l’éditeur ne font qu’apporter de l’eau à ce triste moulin. 

Si le boycott de la manifestation n’apportera rien de bon, nul doute que l’événement littéraire majeur en Italie — et l’un des plus importants en Europe, avec plus de 175 000 visiteurs l’an passé — sera chahuté. Espérons que son inauguration, prévue pour le 9 mai, laissera place à plus de sérénité.


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