Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Pour rémunérer correctement les auteurs en salon, “l'État doit intervenir”

Nicolas Gary - 06.10.2017

Culture, Arts et Lettres - Salons - lire poche gradignan - rémunération auteurs salon - manifestation financer livre


Fin 2014, le Centre national du livre annonçait une réforme des aides proposées à destination des manifestations littéraires. Avec une centaine d’événements bénéficiant alors d’un soutien économique — sur près de 500 que recense le pays —, le Centre conditionnait désormais son aide à la rémunération des auteurs. L’affaire avait alors fait beaucoup de bruit. 

 

Lire en poche 2017 - Gradignan
ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

Lionel Destremau, directeur de Lire en Poche, dont l’édition 2017 s’ouvre ce 6 octobre, fut parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme sur les écueils de cette perspective. Rémunérer les auteurs, bien sûr, affirmait-il, mais avait-on bien pris en compte les implications pour les événements ?

 

Trois ans après, le directeur de Lire en Poche analyse justement les changements qui se sont opérés. 

 

ActuaLitté : Qu’a impliqué la réforme des soutiens accordés par le CNL pour votre manifestation ?

 

Lionel Destremau : En premier lieu, c’est une ligne budgétaire qui est apparue, supplémentaire et non négligeable. Donc, la nécessité de la prendre en compte. Pour y remédier, nous avons transféré une partie des charges dont la mairie avait la responsabilité pour les répartir sur la dotation de partenaires privés. Concrètement, cela implique que l’on a de la publicité dans notre programme, chose que l’on ne faisait pas.

 

Alors oui, je comprends : trouver Leroy-Merlin au milieu d’un programme littéraire, ça perturbe…

 

L’autre point est administratif, et doit impérativement être réglé par les instances compétentes. Beaucoup d’auteurs ne disposent pas de numéro Agessa ni ne sont affiliés, etc. En clair, pour les rémunérer, nous devons recourir à un CDD d’une heure. Suivez bien : d’abord, la lourdeur administrative de la déclaration, ensuite les charges liées plus importantes que le paiement en droit d’auteur.

 

En contrepoint, cela a des répercussions sur les médiateurs. Aujourd’hui, nous devons privilégier ceux qui disposent d’un SIRET ou peuvent être payés en droit d’auteur. Et souvent, avec pour conséquence d’écarter des modérateurs locaux, qui sont pénalisés de fait. 
 

Les auteurs qui représentent la France à Francfort rémunérés a minima

 

Enfin, pour les auteurs, et c’est quelque chose que l’on remarque en littérature générale plus qu’en jeunesse, ce modèle n’est pas entré dans les esprits. N’étant pas encore habitués, ils n’ont pas les réflexes, et parfois n’ont donc pas même de numéro Agessa : nous devons alors opérer un suivi administratif complexe. 

 

Sans même parler des auteurs étrangers. Ici, nous entrons dans une forme de bidouillage, en les rémunérant à travers une prestation un peu aberrante. Voilà deux ans, Lire en Poche a connu un redressement, et nous faisons très attention. Heureusement, nous travaillons avec les services RH de la mairie. Comment ferait, dans le même cas de figure, une petite association ?

 

ActuaLitté : Quelles solutions existent, sinon manifestement le bidouillage ?

 

Lionel Destremau : Le fait de ne pas pouvoir payer en droit d’auteur a des implications administratives lourdes, c’est un fait. Pour toutes les rencontres qui ne sont pas des lectures, on finit par contourner la difficulté, mais les manifestations se retrouvent dans un statu quo qui est à la limite de la légalité. Et pour cela, il faut une intervention de l’État.

 

Car, bien évidemment, tout cela n’a rien à voir avec le CNL, ses missions — et dans le cas de Lire en Poche, ce n’est pas même une question budgétaire, puisque nous sommes parvenus à nous adapter. Avant qu’une législation vienne correctement encadrer tout cela, il se passera des lustres — et d’ici là, on se débrouillera. 

 

Les inquiétudes que j’exprimais dans ma tribune en 2015 se sont changées, si je peux dire, en « phobies administratives ». Et pour nous, qui restons une grande structure, c’est supportable : je pense à des confrères qui seront contraints de réduire la voilure, ne disposant pas de suffisamment de subventions pour rémunérer les auteurs, et qui seront fortement sanctionnés.
 

Lire en poche 2017 - Gradignan
Lionel Destremau - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

ActuaLitté : Certains pointaient le risque de best-sellerisation des salons, avec la nécessité d’inviter en priorité des têtes d’affiche…

 

Lionel Destremau : Lire en Poche fonctionne très différemment des salons généralistes, parce que notre segment éditorial impose des problématiques distinctes. Le poche, ce sont avant tout des locomotives littéraires, des stars, qui tirent le marché et incarnent sa réalité. Il faut ces auteurs connus, quoi qu’il arrive, parce qu’ils représentent la vie du poche. 

 

Pour nous, l’enjeu majeur c’est la qualité de l’accueil des auteurs, qui devrait évidemment être identique pour tous. Mais du fait de la notoriété des uns ou des autres, il existe une différence de traitement. Dans un monde idéal, cet état de fait n’existerait pas, bien sûr, mais il faut composer avec. 

 

Rémunérer les auteurs sans nuire aux festivals littéraires : l'équation qui dérange
 

Avec l’évolution du salon, qui a gagné en légitimité, nous avons désormais plus facilement l’oreille des maisons. À ce titre, je ne crois pas que les questions de rémunérations aient contraint à une best-sellerisation. Les salons devront de toute manière conserver des têtes d’affiche, ce qui se fera au détriment d’autres festivals, plus confidentiels, qui se retrouveront phagocytés par la concurrence. Une fois encore, c’est l’argent qui pose problème : diminuer le nombre d’auteurs, pour amortir le choc économique.

 

ActuaLitté : La logique de rencontres payantes se profile-t-elle ?

 

Lionel Destremau : Politiquement, il ne faut pas se mentir, c’est tout bonnement impossible. Structurellement, en revanche, tout peut s’envisager — c’est le cas, par exemple à Manosque pour les Rencontres, où certains spectacles sont payants, d’autres gratuits. On peut tout imaginer, mais il faut garder à l’esprit que nombre de manifestations sont organisées avec un poids de la ville important.

 

Je ne vois, à ce titre, pas un maire en France qui tenterait de rendre payante l’entrée d’un événement, alors que son financement est assuré pour partie par les contribuables locaux. Un salon du livre construit grâce aux impôts des habitants et qui serait payant soudainement provoquerait un véritable tollé, assez compréhensible.

 

Et qui envisagerait de discriminer les habitants qui viendraient alors avec un justificatif de domicile, quand ceux de la commune d’à côté devraient payer… c’est surréaliste. D’un point de vue politique, les villes ne peuvent pas aller dans ce sens.

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