Pourquoi le cinéma aime-t-il autant Jane Austen ?

La rédaction - 28.07.2016

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Vous êtes cinéaste et n’avez pas d’idée de scénario pour votre prochain film ? Et si vous adaptiez sur les écrans un roman de Jane Austen ? Valeur fiable, jamais en crise, le « film Jane Austen » est comme un placement sans risque qui, s’il n’en jette jamais plein les yeux, ne réserve pas de mauvaise surprise. Raisons et sentiments, Orgueils et préjugés, Love & Friendship, Mansfield Park, sans compter Jane, le biopic retraçant la carrière de l’écrivain…

 

Woman sleeping with Jane Austen

Thimoty Krause, CC BY 2.0

 

 

Toutes les œuvres de Jane Austen (au seul nombre de six) ont pris au moins une fois place dans nos salles de cinéma, ou pour les téléfilms, dans nos salons. Si aujourd’hui peu de personnes ont le temps de se plonger dans les romans de Jane Austen, le public, en revanche, ne boude jamais leurs adaptations au cinéma. Pourquoi un tel succès, deux siècles après la mort de l’écrivain ?

 

Une atmosphère dépaysante 

 

Aller voir un Jane Austen au cinéma vous transporte immédiatement dans une ambiance « lovely » (terme intraduisible en français puisque tout son charme repose dans l’accentuation) de l’Angleterre du XIXe siècle. Votre journée de travail vous a fatigué ? Vous ne supportez plus la pollution de la ville et le combo jean-Stan Smith vous répugne ?

 

C’est le moment d’ouvrir un roman de Jane Austen ou d’aller voir son adaptation au cinéma. La campagne verdoyante anglaise, les pantalons bouffants d’Hugh Grant dans le Raison et Sentiments d’Ang Lee et ses promenades à cheval avec Emma Thompson, les tasses de thé à n’en plus finir, les traits d’esprit et le sens de l’à-propos de ces personnages nous font oublier que nous vivons au XXIe siècle, en France – jusqu’à ce que notre smartphone vibre dans notre poche. Dépaysement absolu pour une poignée d’euros : qui dit mieux ?  

 

Des histoires d’amour très romantiques

 

Jane Austen est la reine des romances compliquées, mais qui, généralement, se terminent bien. Si les œuvres littéraires mettent surtout en avant la difficulté pour une jeune femme sans fortune de trouver un mari à sa convenance, les films insistent davantage sur l’émotion et la passion qui lient les personnages – quitte à trahir le style de l’écrivain.

 

Ses deux romans les plus célèbres, Raisons et sentiments et Orgueils et Préjugés, sont le théâtre de duos et triangles amoureux complexes : Willoughby, Marianne et le Colonel Brandon ; Elinor, Edward et sa femme ; Elizabeth Bennet et Mr Darcy... Tout le roman a pour effet de détricoter le nœud de l’intrigue amoureuse et de voir aboutir la relation entre les personnages. Dès lors, quel boulevard donné aux cinéastes pour réaliser LA scène romantique qui célèbre enfin la réunion heureuse des deux amants ! Dans le Raison et sentiments d’Ang Lee, on fond avec Elinor lorsqu’Edward lui avoue, je cite, que son cœur lui appartient, ou lorsque Marianne se rend (enfin) compte que le Colonel Brandon est l’homme qu’il lui faut ! Et comment ne pas s’attendrir face à la scène de l’aube d’Orgueil et préjugés, voulue par Joe Wright, dans laquelle Marc Darcy, presque animal, sort de la forêt, sous les yeux amoureux d’Elizabeth ?

 

Derrière les tasses de thé, une critique de la société

 

Si les films n’accordent pas autant de place à la critique de la société anglaise de l’époque que ne le fait Jane Austen dans ses romans, il est néanmoins possible de déceler, derrière la romance, les travers de l’Angleterre du XIXe siècle. 

 

Les romans de Jane Austen balaient le contexte historique tourmenté de l’Angleterre géorgienne. L’immersion dans la vie quotidienne et rurale de la gentry (classe aisée anglaise) – ce « petit morceau d’ivoire » sur lequel elle travaille selon ses propres mots, questionne la hiérarchie sociale, la place du clergé ou encore les relations hommes femmes. Les intrigues accusent la dépendance des femmes à l’égard du mariage afin d’obtenir un statut social et une certaine sécurité financière. L’Eglise ne manque pas non plus d’être critiquée, et Mr Collins (Orgueil et Préjugés) donne l’exemple de ce que ne doit pas être un « clergyman » : il est à la fois arrogant avec les pauvres, obséquieux avec les riches, moralisateur et étroit d’esprit.

 

How To: Decorate a Jane Austen Teapot cookie

mischief mari, CC BY SA 2.0

 

 

Les personnages dont Jane Austen se moque sont savoureux. Ils donnent lieu à des dialogues cocasses et à des scènes comiques parfaitement adaptables au cinéma. Si l’ironie de Jane Austen prend effet dans ses descriptions, elle se déploie aussi tout à fait dans les conversations entre ses protagonistes, permettant aux réalisateurs de conserver l’humour subtil de l’écrivain. 

 

Des héroïnes féminines et féministes 

 

Pas question pour une femme de la gentry, à l’époque géorgienne, de travailler. L’idée qu’une femme puisse être indépendante financièrement était impensable. Jane Austen elle-même essaya de contrevenir à la tradition. Non mariée, la vente de ses romans devait lui permettre de maintenir son niveau de vie. Contemporaine de Mary Wollstonecraft, auteur de la Défense des droits de la femme, Jane Austen raille ses personnages de femmes oisives et superficielles, comme Lady Bertram dans Mansfield Park. Si les héroïnes de Jane Austen ne sont pas des rebelles, néanmoins elles ne se satisfont pas de cet état de dépendance envers les hommes.

 

Elles l’acceptent bon gré mal gré et tentent d’en jouer pour s’en déjouer. Elizabeth Bennet ridiculise le concept de « femme accomplie » : celle-ci doit maîtriser tant de chose qu’elle s’étonne que Monsieur Darcy en connaisse une ! Par ailleurs, la question de la maternité occupe peu de place dans les romans de Jane Austen, alors qu’il s’agissait de la finalité première d’une femme de cette époque.

 

Loin d’être des nunuches romantiques, les femmes dépeintes par Jane Austen tentent de tirer le meilleur parti, parfois avec humour, de leur condition. L’héroïne la plus moderne est certainement Lady Susan dans Love & Friendship, dernière adaptation cinématographique en date. La jeune veuve use de son pouvoir de séduction et de son ingéniosité pour mener une vie libre des contraintes sociales – elle comptabilise plus d’amants que de maris.

 

Toutefois, ce féminisme est caché plus qu’affiché, par crainte d’être mise au ban de la bonne société anglaise et de devenir, pour ainsi dire, personne. Love and Friendship montre une forme d’entraide entre femmes, femmes qui se réunissent pour tromper secrètement et impunément les règles imposées. Résolument modernes, les héroïnes de Jane Austen continuent à plaire aux femmes du XXIe siècle.

 

Les romans de Jane Austen, par la qualité et la richesse de leurs intrigues, sont des « scénarios » pépites pour les cinéastes. Son style moderne et toujours très drôle plaît au public du XXIe siècle. Films en costumes d’époque délicieux et dépaysants, ils nous donnent envie de nous replonger dans les romans de Jane Austen, ou de les découvrir, si ce n’est pas déjà fait !

 

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