Princesse chez Disney ? Sois belle, trouve un mari, mais surtout ne dis rien

Nicolas Gary - 27.01.2016

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - Princesse Disney - féminisme personnages - linguistes recherches


Les princesses du monde merveilleux de Disney exercent une fascination sur les jeunes générations. Deux linguistes, Carmen Fought et Karen Eisenhauer, se sont intéressées aux dialogues de ces personnages, pour analyser la représentation des femmes qu’elles véhiculent. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y aurait pas mal de choses à changer...

 

 

 

Depuis la Belle au bois dormant, jusqu’à la Reine des neiges, en passant par Cendrillon ou toutes les autres, les princesses Disney accumulent les raisons de se faire houspiller. Certes, du premier film de 1937, Blanche-Neige, jusqu’aux dernières productions contemporaines, on constate un certain fossé. Mais une constante demeure : la femme y est passablement décérébrée.

 

En 1989, apparaît pourtant un nouveau type de protagoniste : Ariel, la petite sirène, rompt avec la tradition. Elle pense et agit de manière indépendante, avec un certain sens de la révolte. Une cassure nette, qui en réalité montre combien le monde de Disney est masculin, voire macho. De par son personnage, Ariel parle peu, mais, pour une production logiquement centrée sur l’émancipation d’une jeune fille, son silence est éloquent. 

 

Mieux, indiquent les chercheuses : en moyenne, dans les cinq films qui ont suivi Ariel, les hommes ont trois fois plus de texte que les femmes. Et, chose que les linguistes ne signalent pas, cela implique que les acteurs prêtant leurs voix ont été mieux rémunérés que les actrices. Mais poursuivons.

 

Trouver l'origine de ce qui fait les filles

 

Les données linguistiques qu’ont analysées Carmen Fought et Karen Eisenhauer portent donc sur les dialogues. Et comme les jeunes filles sont très éprises de ces personnages, aux personnalités fantasques. « Nous ne pensons pas que les petites filles jouent naturellement ou parlent d’une certaine manière [prédéfinie]. Elles ne sont pas nées pour aimer porter une robe rose. D’une certaine manière, nous leur apprenons. Ainsi, l’une des grandes questions est de savoir d’où les filles tirent leurs idées sur ce qu’est une fille. »  

 

 

 

Les recherches qu’elles mènent toutes deux n’en sont qu’au stade expérimental, mais leur objectif est de collecter des données pour faire apparaître l’incidence de ces personnages sur les enfants. 

 

Prenons pour exemple Blanche-Neige : le temps de parole femme/homme est de 50-50. Chez Cendrillon, on passe à 60-40, dans La Belle au bois dormant, les femmes accaparent 71 % du temps de parole. Autrement dit, les films conçus voilà plus de 50 ans accordaient une large place à la parité.

 

En revanche, toute la production entre 89 et 99, l’ère de la Renaissance de Disney, est étonnamment dominée par les hommes, qui parlent près de 68 % du temps. Dans La Belle et la Bête, ils monopolisent 71 % du temps, 76 % dans Pocahontas, 77 % dans Mulan et 77 % également dans Aladdin... 

 

Et pourtant, Mulan a été comptabilisée comme une femme, alors qu’elle tente de se faire passer pour un homme...

 

"Les hommes sont la norme" et nous le croyons

 

Les scientifiques ont commencé à voir se profiler l’étendue du problème : les films offrent bien quelques exemplaires personnages féminins, à la recherche d’émancipation, mais restent essentiellement peuplés d’hommes. « Il n’y a pas de femmes qui encouragent à se dresser contre La Bête, aucune femme dans les tavernes en train de chanter des chansons à boire, aucune qui propose des changements de société, ou qui invente des choses. En fait, tous ceux qui font autre chose que de chercher un mari dans les films sont des hommes, à peu près. » 

 

Comprendre, des personnages masculins...

 

Des enjeux culturels se posent, et ne font que refléter les enjeux sociétaux ; l’acolyte du méchant est un homme, de même que celui du gentil. « Ma meilleure conclusion est que tout cela relève de la négligence, parce que nous sommes totalement formés à penser que les hommes sont la norme », insiste Eisenhauer. Alors quoi ? Juste une mauvaise période ? Pas même.

 

 

 

Après Mulan, sorti en 1998, Disney a marqué une pause de dix années, avec une certaine amélioration. Pourtant, même Frozen, qui raconte une histoire de deux sœurs princesses, voit les hommes accaparer 59 % du temps de parole. Le studio a encore fort à faire pour injecter de sérieuses doses de féminisme dans ses productions, qui ne soit plus simplement de façade. Ou cheveux au vent.

 

« Les producteurs veulent qu’elle soit puissante. Mais le discours, jamais, jamais, ne semble dépasser le statut de princesse », conclut Eisenhauer. Autrement dit : trouve-toi un mari, et, pour ce faire, ne la ramène pas. Quant à l’incidence sur les jeunes filles, on en découvre facilement les contours... (via Washington Post)

 

Ce qui n’est pas banal, c’est qu’en 2013, une pétition accusant Disney et Pixar de sexisme avait fondu sur un personnage. Dans sa version originelle, Brave Merida (Mérida la rebelle en français) avait visiblement quelques kilos en trop aux yeux des graphistes de Pixar. Ils lui ont donc décidé de lui donner une silhouette plus « fine » et un look plus « féminin ». La fille du roi d’Écosse, qui dans le film aimait beaucoup le tir à l’arc, est désormais une adolescente « sexy ». 

 

La pétition mise en place à l’occasion était limpide : « en la rendant plus maigre, plus sexy et plus mûre dans son apparence, vous envoyez le mauvais message aux petites filles, à savoir que la version originale, réaliste, avec son look d’ado, serait inférieure ». Ils mettent par ailleurs en cause une « définition étroite de la beauté. »