Prison, passion, péril, possession : saisissants manuscrits de l'extrême

Christine Barros - 14.06.2019

Culture, Arts et Lettres - Expositions - Manuscrits de l'extreme - Prison passion pareil possession - exposition manuscrits BNF


Jusqu’au 7 juillet, la Bibliothèque Nationale de France propose les Manuscrits de l’Extrême : didactique et transversale, mêlant littérature, histoire, politique, religion, découvertes, l’exposition offre une très belle et saisissante scénographie, dans des espaces aux teintes sourdes qui favorisent l’intimité avec le texte exposé.

Visite de cette exposition, qui a mobilisé de nombreux acteurs, bibliothèques et collections privées, en compagnie de Laurence Le Bras, commissaire de l’exposition et conservatrice au département des Manuscrits de la BNF, de ces traces de la prison, du péril, de la passion ou de la possession, les quatre thèmes autour desquels s’articule l’exposition.
 


 

Manuscrits de la Prison : enfermés, déportés, bannis


À l’origine de cette exposition, Florence Le Bras travaillait sur les manuscrits d’Auguste Blanqui : écriture invraisemblable et minuscule, dont il disait lui-même qu’il était sans doute le seul à pouvoir la déchiffrer. Grâce aux feuillets de son dernier livre publié, L’éternité par les astres, on peut s’imaginer Blanqui dans une cellule, n’ayant comme seul point de fuite vers l’extérieur qu’une lucarne au-dessus de sa tête. Texte directement inspiré de cette contemplation du ciel jour et nuit, il fait se rejoindre une analyse cosmologique et une analyse des faits révolutionnaires, révolution qui l’a animé toute sa vie.



Continuant le combat par l’écrit, il a fait sortir de nombreux textes par lesquels il invitait les personnes de son entourage à continuer la lutte qu’il avait entamée sur le terrain, lutte sociale et révolutionnaire. Blanqui a utilisé une écriture microscopique portée recto verso sur des feuillets transparents sans marge ; et c'est en voyant une nouvelle fois ces manuscrits qui par leur caractère matériel (écriture et feuillets) portent la trace des conditions dans lesquelles il se trouvait, font corps avec cette situation extrême, qu'est née l’idée de cette exposition.

Pour faire sortir des textes, évidemment, il fallait déployer des trésors d’ingéniosité, soit pour les dissimuler, soit pour faire en sorte que le contenu ne soit pas décrypté par les geôliers, soit pour alléger le poids des colis.
 
  

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Et ce sont des manuscrits faits de ce que l’on a sous la main : parfois sans papier, sans encre, pour certains sur tissu (comme ceux de Germaine Tillon ou de Latude), d’autres sur du bois, avec du sang en guise d’encre ou une pointe d’épingle pour plume, tous ces manuscrits témoignent du besoin impérieux de dire jusqu’au bout, coûte que coûte, quelle que soit la situation, ce que l’on a à dire.

Parmi ces pièces, les saisissantes traces laissées par les enfants de la Colonie d’Izieu, constamment préoccupés de savoir ce qu’étaient devenus leurs proches. Pour se distraire, ils fabriquaient ces bandes de dessins, des pellicules de films créés pour des soirées spectacles, traces de moments heureux dans la colonie.  
 

Ou encore ces billets jetés depuis les trains de la Déportation, qui, de manière bouleversante, cherchent en premier lieu à rassurer famille et proches (on imagine l’immense chaine de personnes nécessaires à ce que les billets arrivent à destination, les risques pris…)
 

Mon petit Papa chéri, nous sommes dans le train pour l’Allemagne toutes les deux, bonne santé bon moral. Renseigne toi Croix Rouge. Ne t’inquiète pas pour nous. Courage mon Petit Père. À bientôt. C’est la fin !  Nous t’embrassons bien bien fort.. Tes deux petites filles qui t’aiment de tout leur cœur. Simone, Marie 

 
Simone et Marie Alizon - Message jeté du train de déportation 24 janvier 1943. © Archives Nationales
Photo © Paris - Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais/ Marie Bruggeman
 
Ou ce dernier acte de résistance posé par celui qui a gravé quelques mots sous l’assise d’une chaise des caves de la Kommandantur.
 

En toute amitié à mes camarades féminins et masculins qui m’ont précédé et me suivront dans cette cellule. Qu’ils conservent leur foi. Que Dieu évite ce calvaire à ma bien aimée fiancée. 


Sans oublier le journal de Dreyfus, rédigé durant un an à l’ile du Diable : l’écriture lui est absolument nécessaire pour conserver un équilibre d’esprit. Sans ce journal, il n’aurait pas pu tenir face à ces conditions de détention, par ailleurs durcies en 1896 parce qu’on le soupçonnait de vouloir s’évader. On y voit un dessin obsessionnel, dont personne ne sait ce qu’il représente, fondé sur une construction géométrique. Pour entrainer obstinément son esprit, faire face à l’angoisse de perdre ses moyens pour ne pas devenir tout simplement fou en raison de ses conditions d’enfermement.
 

Manuscrits du Péril : face à ses propres limites, ou à sa mort


Confrontés à leurs propres limites, ou à des situations qui menacent directement leur vie, les auteurs des manuscrits exposés dans cette section ont vu leur vie prendre un tournant décisif, ou la mort s’annoncer inéluctable, le support important peu.
 


Dans ses notes pour le tombeau d’Anatole Mallarmé aborde le langage difficilement, et tente de se représenter cet impensable qui est la mort de son fils, « le petit fantôme », devant la même impasse que n’importe quel humain dans cette même situation de deuil.

Pourquoi encore écrire ? Pourquoi encore dire ? Cela sert-il encore à soi-même ou aux autres ? Ainsi, les derniers mots de Marie-Antoinette qui éprouve, à quelques heures de monter sur l’échafaud, alors qu’elle est déjà dans sa propre mort, le besoin d’écrire à ses enfants, dans un dernier contact symbolique : 
 

Mon Dieu, ayez pitié de moi ! mes yeux n’ont plus de larmes pour pleurer pour vous mes pauvres enfants ; adieu, adieu ! Marie-Antoinette

 
Livre d’heures de Marie-Antoinette, 16 octobre 1793 © Bibliothèque municipale de Châlons-en-Champagne, photo Studio Roche
P. Joseph Poncet, de la Compagnie de Jésus Lettre écrite sur écorce de bouleau 28 juin 1647 BnF, Dpt. des Manuscrits
 
 
On retrouve encore des testaments de Poilus, ou dans la même veine, d’émouvantes lettres, qu’ils furent nombreux à garder sur eux, comme dans ce portefeuille exposé, derniers mots destinés à leur famille. Ou cette lettre sidérante du père de Jean Tardieu, qui restitue graphiquement l’intensité et la fréquence des explosions d’obus alors qu’il rédige, avec un point plus ou moins gros selon l’intensité. Et il cesse, n’arrivant plus à suivre tellement la pluie de feu se déchaîne…

Et entre la section péril et prison, le manuscrit du Scaphandre et le Papillon. Jean Dominique Bauby, souffrant du « Locked in Syndrome », éprouve le désir de raconter son expérience : sa collaboratrice viendra tous les après-midi et rédigera le texte grâce à un alphabet (il clignait de la paupière droite chaque fois qu’elle énonçait la bonne lettre d’un alphabet qu’elle recitait toujours dans le même ordre particulier) dont la planche est exposée. Rage de vivre, d’écrire, de dire, il écrivait tous les matins son texte « dans sa tête », afin d’être prêt à le lui « dicter ».
 

Manuscrits de la Passion : désir incandescent et deuil de l’être aimé


Les mots peinent parfois à être à la hauteur de ce désir incandescent qui consume la personne, à en atteindre l’expression. Et lorsqu’on fait face à cette aporie-là, le dessin peut parfois prendre le relais, en donnant l’impression d’atteindre un peu plus précisément ce qu’il y avait à dire, expression graphique que l’on retrouve dans les collages de Jean Benoit. 
 


Marcel Leconte, surréaliste belge, rédige quant à lui inlassablement des punitions, qu’il demande à sa maitresse de lui infliger, des phrases à recopier tel un élève. Plus que de masochisme, il se place dans un rapport de soumission, par lequel il a le sentiment d’être pleinement dans l’expression de son désir.

D’autres manuscrits témoignent de l’expression de l’amour comme lien absolu nécessaire à un être pour pouvoir continuer sa vie. Bataille ou Celan, par exemple, ne peuvent endurer l’existence que par le lien qui les unit à la femme qu’ils aiment. Paul Celan, après avoir tenté d’égorger sa femme lors d’une crise de délire, est interné et lui écrit les 5 lettres exposées, le même jour, pour lui redire à quel point elle est la lumière de sa vie ; si elle disparaissait, il ne lui resterait qu’à « pleurer dans les pommes de terre » …
 
Situation extrême entre toutes, moment terrible de confrontation au vide et à l’absence, il est particulièrement difficile lors du deuil de trouver dans les mots un possible secours.

Henri Michaux, dans Nous deux encore, sans doute l’un de ses plus beaux poèmes : « Lou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus. »

Devant le manuscrit des mémoires de Saint-Simon, rédigé d’une écriture serrée, sans presqu’aucune rature, l’on est saisi par une simple ligne : de janvier à juillet 1743, il fait face au deuil de son épouse (situation rare pour l’époque, il avait épousé une femme qu’il aimait et à qui il était resté profondément attaché). Pas un seul mot qui en soit digne : une simple ligne hiéroglyphique de croix et de larmes témoigne de cette période de 6 mois.
 
Manuscrit des Mémoires de Saint-Simon 


Inscrit dans le réel, ce moment impensable qu’aucun mot ne peut venir commenter prend la forme d’une écriture extrême : Nathalie Sarraute ne parviendra qu’à écrire dans son journal, à la date du décès de son époux : « deux heures du matin ».

D’autres ont besoin de garder la trace tangible de leur histoire, à l’instar de Marie Curie qui tiendra un journal de deuil : après le décès de Pierre, elle tiendra un journal d’une année, afin de fixer par l’écrit des souvenirs dont elle craint qu’avec le temps ils ne s’effacent. Au feuillet 11, alors qu’elle raconte l’annonce du décès de son mari, deux traces de larmes.
 

Manuscrits de la possession : esprit(s), ailleurs


Que ce soit du fait de la prise de psychotropes, que ce soit un « état de grâce », cette section de l’exposition témoigne du besoin de recourir aux mots, pour dire ce que l’on vit, mais aussi pour revenir de ces états de conscience différents ou altérés.



Le manuscrit de la nuit de Pascal est la trace tangible de cet état mystique, qui fait accéder à une autre façon de voir, de percevoir le monde, les choses et nous-mêmes.

 


Blaise Pascal, Mémorial, Nuit du 23 novembre1654, Dpt. des Manuscrits, BnF 
Victor Hugo, carnet de séances spirites. Procès-verbal de la séance du 4 juin 1855 Dpt. des Manuscrits, BnF

 
 
Ou encore Hugo, qui pour rendre compte des séances spirites durant lesquelles l’esprit parle : il prend la dictée dans le noir, l’accompagne de dessins, avant que d’en retranscrire le contenu précisément.

Alors qu’il utilise les notes prises dans les instants même où son cerveau n’est pas en état de rédiger, Cocteau veut quant à lui, avec Opium, journal d’une désintoxication, témoigner de ce qu’il est en train de vivre, mais aussi aider les médecins, pour revenir à sa propre vie en dehors de la consommation d’opium, revenir vers ses propres rives.

Chez Desnos, c’est de l’état hypnotique dont témoignent les manuscrits : durant les séances de sommeil initiées par Breton, il produit des dessins annotés, gardant constant le recours aux mots : tout comme dans les dessins mescaliniens d’Henri Michaux qui, durant ses expériences quasi cliniques, voulait éprouver ce moment où le cerveau ne maitrise plus de façon rationnelle le développement de la pensée. Laisser le crayon courir, les dessins naître et, encore et toujours, des mots.

On croisera aussi les écrits de fous scientifiques, qui témoignent d’un autre rapport au monde, d’un autre état de conscience, d’obsessions opaques.

D’autres relèvent de situations moins légères : manuscrits de l’internement, les auteurs ont eu besoin d’y exprimer par les mots et graphiquement ce qui composait leur monde intérieur.
 
Antonin Artaud, 1939 - Sort jeté à Hitler


Avec comme pièces emblématiques celles de la main d’Antonin Artaud : cahier de Rodez, cahier d’Ivry, ou encore ce sort jeté à Hitler, invective sur un papier brûlé. Et c’est dans la lettre qu’il adresse à Peter Watson que l’on trouve la légitimité d’une telle exposition, manuscrits assumant le rôle de témoignage du ressenti et des émotions de son auteur, mais aussi document historique et patrimonial :
 

« on ne fait rien, on ne dit rien, mais on souffre, on désespère et on se bat, oui je crois qu’en réalité on se bat.»


Le catalogue de l’exposition propose l’ensemble des plus de 150 pièces exposées, avec des notices d’un grand intérêt, puisque chaque fois rédigées par le conservateur ou spécialiste de l’objet en question. Une mine d’or, pour ceux qui, intéressés par le sujet, traverseront l’Histoire par ce prisme particulièrement touchant.

Collectif, Dir. Laurence Le Bras - Manuscrits de l'extrême - BNF éditions - 9782717727944 - 29 €


Exposition jusqu'au 7 juillet 
BNF Bibliothèque François Mitterrand 
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi : 10h00 - 19h00
Dimanche : 13h00 - 19h00


Commentaires
Merveilleuse idée que cette "exposition" des manuscrits de l'Extrême. Manuscrits ou cahiers de mémoires (comme ceux de la jeune Ariane Grimm) sous toute sorte de présentations, comme celles, parallèles à ces Manuscrits de l'Extrême, de l'Association pour l'Autobiographie de Philippe Lejeune.
Remarquable article! Merci à son auteur, merci de l’avoir publié.
Tout à fait d'accord, remarquable article!
Brillant compte-rendu qui devrait attirer à cette exposition les curieux de l'âme
Oui, très bel article. Je pense qu'il y a une erreur : ce n'est pas Georges Bataille mais Paul Celan qui a tenté d'égorger sa femme. Il fut d'ailleurs interné ensuite.
Navrée de la méprise, (et merci de votre vigilance !), c'est corrigé!
Oui mais ces reclus du monde, leurs ayant droits, sont-ils payés en droits d'auteur pour être ainsi tirés de terre sans leur avis et exhibés comme un spectacle de l'infâme aux yeux des chiens ? On exhibe leur carcasse dans un lieu bien policé pour offrir à la bourgeoisie clinquante de se salir les yeux sans se salir les mains. L'institution a beau jeu de récupérer à son profit ceux-là mêmes qu'elle a d'abord nourris puis bannis, condamnés, proscrits, envoyés dans les camps. Bref, il y a quelque chose de proprement écoeurant (au sens qu'il monte au coeur) dans cette voracité qu'a toujours le système de se repaître des dépouilles de ses propres enfants.
Pardonnez-moi cette question abrupte, M. Koinsky, mais seriez-vous par hasard employé comme agent de propreté aux Monuments historiques ?
Comment vous le savez ? wink En effet j'époussette régulièrement et avec zèle dinosaures et autres apparatchiks du système. Bien à vous.
"Il est dangereux d'être trop zélé (too busy)" dit Hamlet à Polonius
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