Quand le syndicat des patrons veut mettre à genoux les troubadours

Neil Jomunsi - 14.02.2014

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - cinéma - intermittents - MEDEF


On n'en était pas à une provocation supplémentaire, et puisque c'est la mode de jeter de l'huile sur le feu, le Medef vient de dévoiler, dans un document révélé par les Échos, sa proposition de supprimer le régime des intermittents du spectacle. Motif invoqué : le coût exorbitant du système d'indemnisation, qui plombe les comptes de l'Unedic d'un milliard d'euros chaque année. Certes, les intermittents, ça coûte cher. Mais cette proposition, d'emblée balayée par le gouvernement (les intermittents sont un pan de l'électorat historique de la gauche, logique), est symptomatique, à mon avis, de deux tendances.

 

 

clown and girl

wolfgangfoto, CC BY ND 2.0

 

 

D'abord, une certaine frange de la population considère que les intermittents du spectacle sont des fainéants. Pour en côtoyer un bon paquet dans mon cercle d'amis proches (j'ai fait des études de cinéma, j'en garde d'excellents amis), je peux certifier que s'il y a une chose que ces gens ne sont pas, ce sont bien des paresseux : horaires systématiquement dépassés (pas de paiement des heures supplémentaires), conditions de travail précaires, ne pas savoir si on va pouvoir remplir le frigo le mois prochain, j'en passe.

 

Car oui, j'ai oublié de vous le préciser : les intermittents ne sont pas, pour leur grande majorité, des éphèbes qui écument les scènes l'écharpe au vent mauvais et des actrices incomprises qui fument des clopes en pensant à la postérité. La plupart sont caméramans, perchistes, ingénieurs du son, hommes et femmes à tout faire (des sandwichs, souvent), et aussi toute une foule d'autres métiers techniques et administratifs bien loin des strass et des paillettes, sans lesquels on ne pourrait ni tourner de films, ni écouter de la musique, ni aller au théâtre. En somme, ce sont de petites fourmis qui travaillent dans l'ombre, sans qui rien n'est possible pour ceux qui prennent la lumière. Taper sur ces artistes-techniciens, c'est donc une manière de virer la barre à droite toute, de créer du conflit, de la peur de l'autre.

 

Ensuite, j'en ai assez que les États doivent obligatoirement être gérés comme des entreprises. Je trouve ça absurde. Parce qu'à ce compte, l'école, la sécurité sociale et la police coûtent cher aussi. Il ne viendrait pourtant l'idée à personne de les supprimer à ce simple motif. Pourquoi, lorsque les choses en viennent à la culture, elles prennent un caractère facultatif ? Comme si on n'avait pas besoin de la culture pour vivre... 

 

Je ne parle pas du point de vue de l'artiste depuis son nuage qui pense que "l'art est son oxygène". Je parle d'un point de vue très pragmatique. Imaginez votre vie sans cinéma, sans télévision, sans musique. Quand je dis sans, c'est SANS, rien du tout, nada. Cela n'existe plus. Imaginez : vous travaillez toute la journée, souvent dans un boulot qui ne vous plaît pas (je vous rassure, beaucoup d'intermittents n'aiment pas non plus ce qu'ils font et rêvent à d'autres îles), et au moment de rentrer chez vous, au moment où vous n'avez qu'une envie, regarder un film ou écouter un disque, tout cela a disparu. Pas réjouissant, hein ? Pourquoi ? Parce qu'il existe une réalité : le travail des intermittents commence là où celui de tous les autres se termine. Ils travaillent au divertissement des masses. Ce n'est pas du tout facultatif : c'est essentiel pour qu'une société tienne debout. Sinon, ça s'appelle une prison, une dictature, une pièce vide et sans fenêtre. 

 

Alors oui, on doit choyer les intermittents, qui n'ont pas d'autres choix que celui de travailler de cette manière, parce qu'on ne peut pas tourner un film huit heures par jour toute l'année, ce n'est pas possible. Les politiques visant à modifier le régime des intermittents (déjà très dur à conserver, et encore plus à obtenir) sont en général exercées par des gens qui ne comprennent rien à ces questions. 

 

Les artistes intermittents ont un argument de poids pour peser dans la balance : arrêtez tout pendant une semaine, peut-être deux ou plus, et laissez la vox populi réaliser à quel point vous êtes indispensables.

 


Retrouver le Projet Bradbury de Neil Jomunsi sur son blog