Le domaine Morgon Lapierre récompense les traducteurs de Brecht

Claire Darfeuille - 01.09.2015

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Traduction littéraire - Marcel Lapierre - Concours


Le prix de traduction Morgon Lapierre a été remis par le fils du célèbre vigneron Marcel Lapierre au bar la Pointe du Grouin (Paris Xème) lundi 31 août. Les vainqueurs ont reçu plusieurs magnums de Morgon 2014 en récompense de leur traduction vers le français d’un poème de Bertolt Brecht, La ballade des pirates. Le texte avait été choisi en hommage à l’écrivain, éditeur et imprimeur Alain Braik, créateur de ce concours bien arrosé.

 

Remise du Grand Prix de traduction Morgon Lapierre à la Pointe du Grouin (Paris X)

 

L’Union des traducteurs et non traducteurs de Villié-Morgon a distingué trois catégories : le Grand prix, le Prix de la musicalité et le Prix de l’audace. L’organisateur de l’événement, Arthur Lochmann, traducteur de l’allemand et de l’américain, notamment pour la collection Western d’Actes Sud, a annoncé avoir reçu quarante versions durant l’été. Une belle récolte pour ce concours oeno-poétique ouvert à tous et clos depuis le 15 août.

 

Entre sage audace et juste trahison

 

Le jury, composé de sept germanistes (Matthieu Dumont, Barbara Fontaine, Dorothée Fraleux, Dieter Hornig, Arthur Lochmann, Camille Luscher et Tobias Scheffel) a délibéré de 15h à 18h, peinant à trouver un accord sur le Grand Prix. « Tout le monde ne partageait pas les mêmes critères », explique Camille Luscher du Centre de traduction de Lausanne, venue spécialement pour l’occasion. Après les quelques verres de Morgon qui accompagnaient les délibérations et plusieurs lectures à voix hautes, le jury a tranché entre « sage audace, fidèle au poème, et juste trahison, nécessaire au rythme ».

 

Alexandre Pateau, qui a récemment traduit sous le pseudonyme de A. Rosenberg, avec Sven Wachowiak, Quand on rêvait de Clemens Meyer (Editions Piranha 2015) est le vainqueur du Grand prix (un jeroboam de Morgon) qu’il n’a pas ramené à la maison, mais débouché sur place pour le boire avec la cinquantaine de personnes rassemblées à la Pointe du Grouin.

 

Les lauréats dans la catégorie « musicalité », Julien Lapeyre et Jörn Cambreleng, n’auront pas eu le plaisir de trinquer avec l’assemblée, le premier retenu à Berlin, le second à Arles, où il dirige le Collège International des Traducteurs littéraires. Mathieu Lapierre non plus, lequel avait fait le déplacement pour apporter les bouteilles et quelques grappes de raisin fraîchement cueilli, mais était reparti aussitôt, la récolte précoce cette année n’attendant pas le lendemain.

 

Camille Luscher et le lauréat Alexandre Plateau

 

L’alexandrin classique préféré pour sa musicalité

 

Barbara Fontaine, traductrice et enseignante au Centre Européen de Traduction Littéraire de Bruxelles, a confié que le jury avait longtemps hésité sur l’usage de l’alexandrin, certains le trouvant bien adapté, d’autres anachronique pour un texte daté de 1917. Le vers classique à douze pieds, utilisé dans les deux versions primées, a finalement séduit l’oreille des examinateurs plus que d’autres formes.

 

Enfin, le prix de l’audace, très attendu, a été remporté haut la main par le binôme Vincent et Léo Lochmann (le « ch » se prononce « k », ils y tiennent) pour leur version intitulée Le slam du migrant, qui aurait tout aussi bien pu gagner dans la catégorie « musicalité », mais à condition d'opter pour un style sans hémistiches.

 

Contre les vins sans saveur et les livres sans contenu

 

Arthur Lochmann a tenu à préciser à ce point de la soirée que les copies avaient été rendues anonymes et Simon Berjeaut, traducteur du portugais qui animait la remise, a clos la session avec quelques citations bienvenues d’Alain Braik. L’Ingénieur Liberté (ainsi surnommé) était ami de longue date avec Marcel Lapierre, instigateur dans les années 80 des vins naturels (sans sulfites, sans insecticides, pesticides et autres engrais de synthèse). Ils s’élevaient tout deux contre le système de la production à outrance, tant de livres sans contenu que de vins sans esprit. Alain Braik avait ainsi inscrit sur une affiche apportée au Salon du livre cette déclaration :

 

« Nous ne voulons pas que le livre (et le vin, de même !) soit une marchandise comme les autres, soumise à l’impératif de rendement maximal »,

 

Marcel Lapierre avait par ailleurs signé la préface du recueil Les raisins de la raison qui rassemble la correspondance d’Alain Braik de 1983 à 1988 (Éditions Jean-Paul Rocher). Ils étaient enfin tous les deux amis de Guy Debord lequel assurait ne « connaître aucune déception qui ne résiste à un Morgon Lapierre ». Adage dont on ne peut douter qu’il était le fruit d’une expérience plusieurs fois confirmée et dont les perdants auront pu vérifier la justesse.  

 

Les quatre versions lauréates à découvrir sur Tradzibao.fr