”Rendre sa puissance comique à Aristophane“, Serge Valletti

Claire Darfeuille - 05.06.2019

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Traduction - Au quatre coins du mot - Aristophane


La première édition du festival Au quatre coins du mot à la Charité-sur-Loire, mettait à l’honneur Serge Valletti, auteur, metteur en scène et traducteur d’Aristophane, « seul auteur comique de la Grèce antique qui nous soit parvenu ». Accompagné de Didier Pralon, professeur de littérature grecque ancienne, il a raconté au public l’histoire de la transmission et de la traduction de ces 11 comédies qui ont traversé le temps. Editée sous le titre Toutaristophane (L’Atalante), sa retraduction de l’œuvre intégrale en restitue la puissance comique et la modernité.
 
Didier Pralon et Serge Valletti au festival Au quatre coins du mot à la Charité-sur-Loire
 

« Depuis l’âge de 7 ans jusqu’à mes 68 ans, je me suis demandé comment faire rire mes contemporains », expose Serge Valletti au public de la Charité-sur-Loire, avant de raconter sa première découverte d’Aristophane. « C’était au collège, on étudiait la pièce Les Plaideurs de Racine, une petite note indiquait qu’il s’agissait d’une adaptation des Guêpes d’Aristophane ».

Il se souvient plus particulièrement du passage où un avocat défend son client, un chien accusé d’un vol de poulet, et fait entrer ses petits chiots pour émouvoir le jury. Comment le grand auteur tragique Jean Racine avait-il pu signer une pièce aussi loufoque ?
 

Cette première interrogation à l’âge de 14 ans sera suivie de beaucoup d’autres : Pourquoi seules onze pièces sur les 44 attribuées à Aristophane nous sont-elles parvenues ? Comment ces textes du Ve siècle av. J.-C. ont-ils été écrits, conservés, transmis ? Comment les pièces étaient-elles représentées ? Quand et comment ont-elles été traduites ? Avec fidélité ou grande liberté ? Serge Valletti trouvera ses réponses cinquante ans plus tard en se plongeant à corps perdu dans la retraduction de toute l’œuvre d’Aristophane, grâce aussi à sa rencontre avec Didier Pralon, professeur de grec ancien à l’université d’Aix-Marseille qui lui donne quelques clefs indispensables pour mieux comprendre le monde grec antique auquel cet éminent spécialiste a consacré sa vie.
 

“Platon galége, mais ne ment jamais”


« Les pièces n’étaient jouées qu’une fois dans la cité d'Athènes, le texte n'était pas publié dans son intégralité, mais les rôles étaient distribués aux comédiens et aux choristes. En ces temps de culture principalement orale, le public comme les comédiens pouvaient retenir des milliers de vers », explique Didier Pralon. Écrites en poésie, mais dans un langage de tous les jours, les pièces, notamment les chants, s'inscrivent dans les grandes sarabandes dyonisiaques.

Ces représentations se déroulaient en décembre et janvier lors des Dionysies rurales, en janvier et février lors des Lénéennes, et en mars et avril lors des grandes Dionysies. 30 000 spectateurs se pressaient aux grandes Dionysies, rapporte Platon dans Le Banquet. « Une source sûre? », interroge Serge Valletti. « Platon galége, mais ne ment jamais! », tranche le professeur Pralon.
 

Quand les textes commencent à être "publiés" à la fin du Ve siècle avant notre ère, "ils sont transcrits sur des papyrus, roseaux tressés et encollés, très fragiles, une pièce pourvant nécessiter plusieurs rouleaux », poursuit-il. Il faut attendre le IIe siècle av. J.-C. pour qu’apparaisse à Pergame, le parchemin (mot dérivé de pergamené, « peau de Pergame »), la peau d’animal comme support d’écriture qui permet de relier les pages des manuscrits sous forme de codex, ancêtre des livres modernes.
 

Les trajets complexes empruntés pour venir jusqu’à nous


C’est grâce à Aristophane de Byzance (philologue alexandrin), qui au IIIe siècle av. J.-C. fait une copie fidèle de la plupart des auteurs grecs, que les 44 pièces d'Aristophane ont été préservés. Les textes "classiques" ont ensuite été soumis au « choix romain », entre -31 à 600 apr. J.-C. « Des pièces sont sélectionnées pour l'enseignement de la jeunesse », explique Didier Pralon, parmi elles, sept pièces d’Eschyle (sur 70/90 drames supposés), sept de Sophocle (sur 120 drames), dix-neuf d’Euripide (sur 90) et onze d’Aristophane (sur 44).

Ce seront les plus copiées et les mieux diffusées et par conséquent celles qui sont parvenues, grâce au travail des moines copistes des abbayes « qui prenaient peut-être quelque plaisirà copier ces comédies », avance Didier Pralon avec malice, car, précise-t-il, « ceux-ci ajoutaient parfois au terme de leur copie une demande de pardon à Dieu pour les bévues et insanités »…
 

Sur un ton plus grave, il rappelle les diverses avanies subies par les textes au cours de leur longue transmission, telles que les incendies et les destructions (la bibliothèque d’Alexandrie, mémoire du monde, fut ravagée trois fois par le feu) ou encore les censures et destructions délibérées d'oeuvres d'art, les plus terribles advenant entre le VIIe et IXe siècle dans le monde byzantin à l’époque des iconoclastes, « les talibans de l’ère chrétienne », commente Serge Valletti. 

 

Réattribuer les répliques aux personnages


Pour ce qui est d’Aristophane, le plus ancien texte conservé est le manuscrit de Ravenne, composé vers 950 par des moines copistes à partir de copies plus anciennes perdues. Or, « dans les papyrus et les parchemins plus anciens lle texte se présentait sans espaces entre les mots et les phrases en lettres capitales, les changements de locuteurs n'étaient signalés que par un ou deux points, sans indication de nom de personnage ! », relate Serge Valletti. Petit exemple de ce que cela donnait avec le début d’une pièce de Feydeau : 
TOUSMESREMERCIEMENTSCHERMONSIEUR :
CERTAINEMENTMONSIEURCERTAINEMENTNOMDUNCHIEN. etc. 
 

Pour l’homme de théâtre, c’est une révélation, « Je compris qu’il fallait tout chambouler, ne pas rester fidèle à la doxa ». Serge Valletti entreprend alors de « retrouver l’aiguille du comique dans cette meule de caractères », car on ne rit pas de la même façon selon le personnage auquel est attribuée une réplique, « si Casse-toi pauv’ con est dit par un quidam ou un président de la république, l'effetn'est pas le même », éclaire Serge Valletti.
 


Dessin de Serge Valletti, illustration de son livre Toutaristophane, histoire d'une traduction (L'Atalante)
 

Pour sa première traduction, Ploutos (L’Argent) en 1993, le traducteur amateur s’arme des traductions en français antérieures, mais, relève Serge Valletti, « les universitaires lettrés connaissent très bien le grec ancien, un peu le théâtre, mais pas du tout le comique de scène. Même la traduction de Victor-Henry Debidour qui a su vivifier le texte, est une réussite, mais une réussite au niveau littéraire, pas pour la mise en scène ». L’auteur de théâtre opte définitivement pour une adaptation libre qui privilégie l’efficacité comique.
 

Fellini prend la place d’Euripide, Pasolini celle d’Eschyle


Il s’attache aussi à garder aussi au fil des pièces la cohérence de ses choix de traduction. Ainsi, il transpose la joute entre Eschyle et Euripide dans Les Grenouilles (Reviennent les lucioles), par un débat entre Fellini et Pasolini, reprend le réalisateur de La Strada dans Les Thesmophorieuses (Fameux Carnaval), s’amuse à monter Les Oiseaux (Las Piaffas), pièce dans laquelle les deux héros « cherchent à s’installer dans un pays où ils ne paieront plus d’impôt » en 2012, année où Depardieu élit domicile en Belgique, se joue des noms des personnages, Chrémyle devient Bustubar et la déesse de la Misère, La Mouise [La Dèche chez Debidour] dans Ploutos, Trygée [amateur de vin nouveau en grec], le protagoniste de La Paix [À la paix!], alias Lavendange chez Debidour devient Yves Rogne, etc. Un bel infidèle, au service du rire.

 



Dans son livre Toutaristophane, Histoire d’une traduction (L’Atalante), Serge Valletti revient sur toute cette aventure de traduction-adaptation, depuis le succès de la première représentation de Ploutos après un stage avec des comédiens au théâtre de La Criée à Marseille en 2007, « J’avais l’impression que le texte était revenu chez lui, l’adéquation entre le public marseilllais et l’esprit, l’humour d’Aristophane était évidente » ; les représentations aux Nuits de Fourvière, "cadre idéal avec ses deux amphithéâtres en plein air et son musée gallo-romain", jusqu’à la lecture marathon au Théâtre du point du jour à Lyon en 2013, quand arrivé à mi-parcours de son projet aristophanesque, il lut de midi à minuit ses six premières traductions. 

A présent, Serge Valletti considère « avoir fait le boulot », et vogue le navire de ce « Toutaristophane » vers ses lecteurs et ses spectateurs, en attendant qu’un autre bel infidèle se réapproprie l’esprit d’Aristophane et un peu ses lettres.

Le festival Vo-Vf, le monde en livres-la parole aux traducteurs du 4 au 6 octobre à Gif-sur-Yvette.



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