Respire ! : une inspiration douloureuse mais nécessaire

Le Souffleur - 02.05.2014

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Orient - théâtre - Sentiment


Cette Maison d'Europe et d'Orient s'avère toujours être un lieu vraiement intéressant. Qu'y découvre-t-on ? Une autre littérature européenne, très largement méconnue, coupée de nous d'abord par le rideau de fer, puis par les tempêtes économiques contemporaines. Pourtant, certaines découvertes valent le détour. Cette fois-ci, c'est une auteure croate, Asja Srnec Todorovic que le metteur en scène Dominique Dolmieu propose à la scène. Respire ! est une pièce à l'univers ambigu où des personnages réalistes et loufoques se promènent, jouent, tentent, baisent, vivent, alors même qu'on ne sait pas s'ils sont encore vivants.

 

 

 

La petite salle de la MEO a une vertu : celle de la proximité. Ainsi, chaque fois que je viens y voir quelque chose, le texte me parvient avec force et douceur. Je me laisse atteindre par la grâce érotique des horreurs évoquées, jubilatoires lorsqu'elles sont dites d'un ton badin. Une part insoupçonnée de mon humanité peut s'y montrer à la faveur de l'obscurité. Elle s'ébroue, à l'aise. Elle n'est pas belle à voir, mais plutôt drôle. En tous cas, elle est là.

 

Ici, c'est le sentiment de la guerre, de la peur, de la compromission, de la lâcheté, de la sexualité débridée lorsque la mort rôde que nous donne à entendre l'auteure. Le metteur en scène, quant à lui, choisit de mettre les spectateurs face-à-face, dans une disposition bi-frontale, faisant de nous ceux qui entourent et qui écoutent, les yeux et les oreilles dans les murs. Cette disposition permet de figurer sensiblement un couloir, une cave, un souterrain, un tombeau, une cérémonie, tous les décors imaginaires dans lesquels se meuvent ces personnages à la fois quotidiens et étranges, drôles et inquiétants. Aucun décor n'est figuré, tout tient par la présence et le jeu des acteurs, et par une lumière claire-obscure qui rappelle un soleil se faufilant dans les trous d'un soupirail. Les impressions se mêlent, et la vision d'un jardin, comme un souvenir fugace, peut apparaître au milieu d'un charnier. C'est une culture de la guerre, de la mort, de la trahison qui surgit de ce texte (ou de ce sexe devrais-je dire, tant la langue est jubilatoire). Et le propos est d'autant plus fort qu'on le sent bien réel, vécu, transposé à même les visions de la guerre. C'est une vie en lien constant avec la mort qui est dite, au point que les deux deviennent solidaires l'une de l'autre.

 

En effet, si les personnages se promènent, jouent, discutent, se convoitent les uns les autres, se dénoncent, se font exploser, peu à peu un sentiment de malaise nous étreint. La tonalité des acteurs, froide au milieu des mots les plus chauds, quotidienne au milieu des excès, provoque un sentiment ambivalent. On se demande qui sont ces personnages, et à quoi ils jouent. Le chaud et froid, constamment mêlés, nous font danser d'un pied sur l'autre, et l'on ne sait plus si ce sont des morts ou des vivants qui parlent. La vie c'est la mort, la mort c'est la vie, et les enjeux, vides de sens, gardent pourtant toute leur importance. C'est comme si Koltès se baladait dans le cimetière de La mastication des morts.

 

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Jusqu'au 10 mai à la Maison d'Europe et d'Orient