Sfar et Kennedy : “Écrire pour un enfant ou un adulte, c'est la même chose”

Camille Cado - 03.04.2019

Culture, Arts et Lettres - Expositions - autisme littérature jeunesse - Douglas Kennedy - Joann Sfar


À l'occasion de la journée mondiale de sensibilisation à l'autisme, un labo art et design s'est tenu mardi 2 avril avec Joann Sfar et Douglas Kennedy à l'Apple Store des Champs-Élysées. Les deux artistes ont présenté leur dernier ouvrage commun, Les fabuleuses aventures d’Aurore (Pocket Jeunesse), et ont parlé autisme, différence, dessin, et processus d'écriture. 


Douglas Kennedy et Joann Sfar, ActuaLitté CC BY SA 2.0

 
Douglas Kennedy, sans doute le plus francophile des romanciers américains, et le dessinateur, écrivain et cinéaste français Joann Sfar étaient rassemblés hier soir autour de leur ouvrage Les fabuleuses aventures d'Aurore.

« C'est l'histoire d'une petite fille autiste qui communique avec une tablette et qui a un pouvoir magique : elle lit dans le regard des autres », affirme l'auteur américain, pour qui l'écriture d'un livre jeunesse était une première. « On me demande toujours si c'est différent d'écrire pour un enfant plutôt que pour un adulte, et pour moi c'est la même chose. »
 

Et tout commença par une rencontre


C'est d'abord son agent qui lui a soufflé l'idée d'écrire un livre sur l'autisme, « et pour moi, c'était très clair, je voulais que ce soit un livre pour enfants ». Ils ont organisé le premier rendez-vous avec Joann Sfar et « lors de cette première rencontre, il a commencé à dessiner pendant que je discutais. J'ai baissé les yeux pour regarder, il avait trouvé l'image d'Aurore, que j'ai immédiatement adorée. »

Pour l'illustrateur des romans de Romain Gary ou du Petit Prince, retranscrire en dessin le travail d'un homme vivant était aussi une nouvelle expérience. « C'est important d'illustrer le travail d'un homme vivant. On a un vrai échange. Enfin même si Douglas m'a dit la chose la plus atroce que l'on peut dire à un illustrateur, “Je vais écrire l'histoire et tu dessines ce que tu veux”, je me sentais libre, peut-être trop. »

Il n'y a d'ailleurs eu aucune retouche sur le texte après les dessins. « Je n'avais aucune idée des visages qui allaient apparaître », reprend Kennedy. « Mais il m'avait dit : “Ne décrit pas trop dans le texte, je suis là pour ça”. C'était une question de confiance. Et j'aime le fait que Joann invente mon histoire de manière visuelle, c'est très complémentaire. »

L'autisme était d'ailleurs un thème auquel Douglas Kennedy était très attaché. « Mon fils Max est autiste, mais il n'est pas Aurore. Moi, je suis Aurore, tout écrivain est un peu autiste et elle fonctionne d'ailleurs comme une écrivaine. » 

Il ajoute : « C'était l'idée de quelqu'un qui est handicapée, mais nomade, différent et qui voit tout. Typiquement moi, quand j'étais à l'école. J'étais un peu bizarre, comme la plupart des artistes, très isolé, pas très populaire. J'ai décidé de créer quelqu'un que tout le monde trouve bizarre, alors qu'elle est brillante. »
 

La différence : un thème très contemporain


« J'ai écrit ce livre pour mon fils, mais aussi pour tous ces gens qui cherchent une vie normale. Parce que, qu'est ce que c'est qu'une vie normale ? C'est complètement subjectif. Tout le monde cherche une vie normale, et moi j'essaie de m'en éloigner », souligne Douglas Kennedy, pendant que Joann Sfar dessine sur un iPad, projeté sur un écran géant. 



« Je trouve mon inspiration dans la vie en général. La vie m'inspire. Je suis comme Aurore, je fonctionne comme elle, je regarde les autres, et je crée des histoires. La propre image du monde, les yeux des gens, cela m'inspire. »

« Et puis les enfants comprennent tout, voient tout, c'était la clé pour moi. Il fallait aussi que je décrive un monde actuel, avec par exemple le divorce des parents qui est très présent dans la vie des enfants aujourd'hui. Et une sœur, adolescente qui déteste tout, un papa avec une femme plus jeune, une meilleure amie qui se prend déjà la tête par rapport à son poids. »

« Pour moi le plus important c'est le pouvoir magique d'Aurore. Après, est-ce qu'elle l'a parce qu'elle est autiste ? Ou est-ce un vrai pouvoir ? Je ne le sais même pas moi-même. »

« On voulait aussi parler de diversité, même si je déteste ce mot » reprend Joann Sfar. « L'ambition d'un livre jeunesse c'est de représenter le monde actuel, comme il est, mais toujours avec de l'enthousiasme et de l'espoir. Et je crois qu'il n'y avait qu'un Anglo-saxon pour faire ça, pour tirer le bon de notre France, de le voir avec un point de vue positif. Et je pense qu'Aurore incarne ça, elle voit les problèmes oui, au prisme de son regard enthousiaste. » 
 

Du roman au dessin 


Les deux artistes semblent procéder de la même manière, en laissant découler le processus artistique. « J'ai décidé de peindre à l'aquarelle parce que c'est rapide, c'est très jazz, très dansant, on laisse aller », affirme l'illustrateur.

« L'écriture c'est tout un art, mais aussi un métier. J'utilise le même système qu'Hemingway, 500 mots par jour. Il y a des écrivains qui fonctionnent comme des architectes avec des plans en amont, pour moi l'écriture c'est du jazz. Les choses arrivent au fur et à mesure », reprend Kennedy. « Et l'écriture c'est la séduction, il faut amener les gens à tourner les pages. Après 22 livres, je n'ai aucune idée de l'acte de création. » 

La masterclass a ensuite donné lieu à un cours d'initiation de dessin sur l'iPad. Comme Aurore, les spectateurs étaient invités à dessiner avec l'application Pro Create. 

« Le dessin sur Pro Create, ce n’est pas mieux, c'est différent », affirme Joann Sfar qui a réalisé des couvertures de polars chez Gallimard entièrement à l'iPad, « et pourtant je suis le plus nul en informatique » plaisante-t-il. « Je suis plein de contradictions face à ces outils, et c'est pourquoi je suis vraiment ancré dans ma génération. Je ne suis pas né avec, je ne sais pas quoi faire de ces outils informatiques, mais ça me fascine. » 
 
Un moment intime partagé avec la soixantaine de spectateurs. « Quand j'étais plus jeune, j'avais du mal à reproduire les dessins des artistes que j'admirais. Je me suis toujours dit, quand je serais dessinateur, je ferais des personnages faciles à imiter », confie l'illustrateur, toujours en train de dessiner sur sa tablette. 

« Je sais bien que les autistes ne se ressemblent pas tous, qu'ils sont très différents, mais lorsque j'en ai rencontré, il y avait toujours une intensité dans le regard et c'est ce que j'ai voulu retranscrire avec ces grands yeux. Et quand on dessine, on ne se pose pas la question de c'est beau, mais du juste, comme un acteur. Je ne dessine pas pour faire beau, je dessine pour raconter des histoires. »

Après que les iPads aient été rendus, tous les dessins ont été projetés sur le grand écran. Et après avoir réalisé 41 calques en 1h30, Joann Sfar a pris le temps de féliciter les apprentis dessinateurs.




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