Invité du festival Le Livre à Metz, littérature et journalisme, l'ancien reporter de guerre de Libération a livré des clefs essentielles de son œuvre romanesque, toujours écrite à quelques pas de sa vie. Une enfance d'enfant bègue, la trahison irlandaise, les horreurs de Sabra et Chatila, la folie d'un père et la littérature comme « quatrième mur ».

 

 

 

Le quatrième mur (titre de son dernier roman, Grasset 2013), c'est le mur invisible qu'érige le comédien entre lui et le public, celui qui protège de la sonnerie des téléphones, des sifflets, de l'amour », explique Sorj Chalandon dans la petite salle de la médiathèque du Sablon, où des coussins ont été distribués pour ceux qui n'ont pu trouver de chaises. Le public se serre les coudes et trouve de la place. Ce n'est pas tous les jours qu'il est possible de rencontrer un homme qui a traversé plusieurs guerres, couvert les conflits qui ont fait la Une des quotidiens ces dernières décennies et qui a choisi à présent d'écrire des romans afin de « faire exploser la gangue de l'actualité et des faits ».

 

Les larmes, les colères, les épouvantes

 

« En tant que journaliste, je suis exclu du récit. Nous sommes les yeux et les oreilles de ceux qui n'y sont pas, une enveloppe vide », détaille celui qui fut correspondant de Libération pendant plus de trente ans. Pour séparer les faits des émotions qu'ils suscitent, il raconte diviser ses carnets à spirale en deux : « du côté droit, ce que je vois et j'entends, de l'autre, ce que je ressens et dont se fichent les lecteurs du journal ». Ce sont ces notes-là, côté cœur, « les larmes, les colères, les épouvantes » qu'il partage à présent dans ses romans. Des strates enfouies et l'indicible qu'il faut tout de même raconter. Les massacres de Sabra et Chatila où il fut parmi les trois premiers correspondants étrangers à pénétrer, la puanteur de la mort, le corps sans vie d'un enfant sous son t-shirt Mickey. « Je veux que ce soit d'un clinique terrifiant, qu'il n'y ait pas de mots de l'auteur entre ce t-shirt et le lecteur », dit-il, évoquant sa recherche d'une écriture, qui va « à l'os des mots ».

 

Lors de la remise du prix Goncourt des Lycéens en 2013, ceux-ci lui ont assuré « être entrés avec lui dans Sabra et Chatila » en lisant Le quatrième mur. Il y raconte l'histoire de Georges, un Français qui tente de monter Antigone de Jean Anouilh au Liban, en pleine guerre civile, avec des acteurs de toutes les confessions. Un projet utopique que le jeune militant devra confronter à la réalité de la guerre qui explose en 1982, bien différente de celle qu'il croit avoir vécue à Paris, où « le sang versé durant les manifestations tient sur un mouchoir de poche ».

 

« On ne sait pas ce qu'on a dans le ventre »

 

Le journaliste reprend l'histoire, la sienne avant de devenir celle de Georges. « À Chatila, dans une petite maison dont tous les occupants avaient été décimés, j'ai découvert sur un lit, une jeune femme, robe relevée, pieds et poings liés, étranglée, violée. C'est elle, Antigone. Cela a mis 30 ans, mais l'écrivain l'a relevée, en a fait une institutrice, lui a donné Georges... Et puis, je l'ai replacée là où je l'ai trouvée, par respect », partage-t-il dans un souffle. Entre Georges et Sorj, l'écrivain a glissé deux jours et deux ans, l'écart entre leurs dates de naissance. L'un est né le 16 mai 1950, l'autre le 14 mai 1952. « Je l'ai écrit pour voir ce qui serait advenu de moi si je n'étais pas revenu », confie-t-il, expliquant que la guerre avait pris possession de lui. « Je ne supportais plus les petits tracas de la paix », analyse-t-il encore effrayé de ses propres réactions. « On ne sait pas ce que l'on a dans le ventre », assure-t-il, agacé par le discours de ceux qui prétendent savoir de ce qu'ils auraient fait pendant la guerre ou sous la torture. Dans le roman, Georges hurle devant sa fille qui a fait tomber sa boule de glace. « À ce moment, il n'est plus un père », relève-t-il de son personnage absorbé par la guerre et sa barbarie.

 

Qu'est-ce qu'un père ? La question traverse tous ses livres, intrinsèquement liée à celle du mensonge et de son pendant, la recherche de vérité. « J'ai été élevé dans le mensonge », confie Sorj Chalandon, qui dit vouloir « expliquer d'où vient un texte ». Parfois, de l'impossibilité pour un écolier de remplir la case « profession du père » dans les formulaires. « Le mien était tour à tour espion, parachutiste, prof de judo, compagnon de la chanson », se souvient-il. Dans son livre à paraître à la rentrée, il éclaire une partie de son enfance marquée par ce père qui « se prétendait résistant, mais qui avait surtout beaucoup résisté contre les communistes et porté un uniforme qui n'était pas celui de la France. » Un passé encombrant, un père « étrange », « bizarre »… « fou », finit par livrer Sorj Chalandon avant de décrire les missions qu'il lui confiait, celle d'aller écrire à la craie des slogans pour l'OAS dans les rues de Lyon, juchée sur les épaules de son frère pour que l'on croie qu'un adulte avait rédigé le message. Avec interdiction d'en parler à qui que ce soit.

 

« Pour violer un garçon, on le frappe »

 

« Il m'a donné le vice de la fiction, que je canalise par l'écriture », constate l'auteur, dont l'œuvre et les souvenirs s'entrechoquent. Le début de Retour à Killybegs (« Quand mon père me battait, il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. ») avec son habitude de marcher sur la pointe des pieds prise pour ne pas réveiller la violence paternelle et que l'adulte a conservée ; sa chambre d'enfant dont ni son père ni sa mère n'auront reconnu la description, à jamais enfermés dans leur déni. « Pour violer un garçon, on le frappe », assène Sorj Chalandon, une formule foudroyante, comme tant d'autres inscrites dans la mémoire de ses lecteurs, et qui lui permet de clore un chapitre. Car, « j'écris pour en finir.», dit-il, « En finir avec la guerre, le père, le mensonge ». 

 

 

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