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Théâtre : Les affaires sont les affaires au Vieux Colombier

Clément Solym - 12.04.2011

Culture, Arts et Lettres - Expositions - affaires - mirbeau - colombier


Octave Mirbeau, peintre redoutable et visionnaire de la société de la fin du XIXe siècle semble traverser les époques et nous livre dans Les affaires sont les affaires un tableau entre sagacité et intimité de la comédie humaine.

« Si infâmes que soient les mauvaises gens,
elles ne le sont jamais autant que les honnêtes gens
 »
Le journal d’une femme de chambre,
Octave Mirbeau

L’écriture est sévère, le rire est bien là, mais l’effroi apparaît lui aussi. La comédie à scandale et à succès de 1901 fonctionne encore aujourd’hui, Marc Paquien, ayant déjà célébré les textes de Martin Crimp ou Molière choisit de déployer dans une mise en scène dépouillée la grande comédie de Mirbeau brûlante d’actualité, bien huilée, un peu trop huilée, à regret.


Notre affaire se passe au Théâtre du Vieux Colombier. Sur scène, on retrouve Gérard Giroudon, Michel Favory, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Clément Hervieu-Léger, Adrien Gamba-Gontard, Hélène Alexandridis, Chloé Schmutz et Clémentine Allain.

Isidore Lechat est un personnage qui ne vit que pour ses affaires.


Et ce sont les siennes ! Avide d’argent, de pouvoir, de propriétés, il délaisse, sacrifie sa famille au profit de son business. Seulement, Mirbeau n’est pas friand de manichéisme et dépeint un vrai fauve qui cependant dégage une certaine sympathie. Pourtant, cet Harpagon de la belle époque est riche en travers :

« Il est vaniteux... gaspilleur. . insolent.., inconsidéré... menteur... oui, il est menteur... et fou aussi quelquefois... c’est possible... Il renie souvent sa parole ?... Il aime à tromper les gens ?... Dame !... Dans les affaires !... Mais c’est un honnête homme... »
(Mme Isidore Lechat, Acte I, Scène I)

Mais on ne peut s’empêcher de remarquer le bonheur avec lequel il trompe, arnaque et domine son monde. Il se refuse à toute forme d’affection envers sa femme (potiche hilarante servie par Hélène Alexandridis) et ses enfants : le petit Xavier Lechat étant un fils à papa sans consistance et Germaine Lechat, forte tête, s’oppose à son père au nom de l’amour et de l’eau fraîche. Coup de théâtre.

24 h, juste assez pour faire s’écrouler l’univers de Lechat.

C’est le château de Vauperdu qui accueille l’intrigue (soit l’affaire à traiter avec les deux scientifiques). L’œuvre de Mirbeau qui s’inscrit dans la lignée de Molière ne doit pas être traitée à la légère.

Elle contient une critique acerbe que l’on reçoit (en pleine face) encore très bien aujourd’hui. Marc Paquien n’enracine pas Les affaires sont les affaires dans un temps, une époque avec ses modes et mœurs. L’installation est contemporaine. Une sorte de cloison moderne offrant un fond de scène praticable par les silhouettes. Des portes coulissantes silencieuses. Une audacieuse canne à sucre qui surgit du sol, déploie ses feuilles et la dimension subtilement grotesque de la pièce (ActuaLitté se garde de spoiler le spectacle ! ). À part cette excentricité bienvenue, le plateau est nu. Un peu de fer forgé pour les sièges, une grille Art déco ornée d’oiseaux – d’un tel Kitsch qu’on ne peut la catégoriser. –

« J’ai tout perdu en un jour »

Inclassable, la pièce l’est aussi. Même si Marc Paquien a mis en exergue le cynisme et le côté plus noir de l’œuvre de Mirbeau, on sourit, on rigole aux mécanismes de la comédie. Une Mme Lechat tordante de ridicule, les pirouettes des fripouilles de Gruggh et Phinck et puis un sacré reflet qui nous éblouit tellement on est dedans.


Oui, Mirbeau a su de sa plume aiguisée attaquer toute sorte d’institution et d’oppression. Et l’on s’étonne presque de l’audace du texte servi par un jeu juste. Gerard Giroudon s’emballe et emporte le texte dans sa passion par moments et Lucien Garraud, employé de Monsieur et amant de Mademoiselle marmonnent peut-être un peu, mais outre ces détails techniques, l’énergie est là et on y croit.

Les personnages malgré leur partition semblent écrasés par la taille du plateau et le dispositif scénique disproportionné. Il est surtout dommage qu’il n’y ait pas plus de place accordée à la folie de ses personnages qui auraient pu disposer de l’espace scénique d’une façon plus enlevée et fantasque. Mais l’heure est grave et les comédiens ont pris au sérieux la force de cette peinture zolienne acide, piquante au vif et au goût âpre qui reste un peu en bouche.

À voir jusqu’au 24 avril au théâtre du Vieux Colombier.