Traduire l'intraduisible au festival Le livre à Metz

Claire Darfeuille - 22.04.2015

Culture, Arts et Lettres - Salons - traduction littéraire - le Frac Lorraine - Le livre à metz


Dans le cadre du festival Le Livre à Metz et de l'exposition La voix du traducteur, le Frac Lorraine invitait quatre auteurs à partager leur expérience du plurilinguisme et de la traduction, source inépuisable d'interrogations sur l'équivocité du monde. 

 

 

 Bernard Hoepffner, Barbara Cassin, Jean Portante, Fabienne Jacob et Patrick McGuinness

 

 

« Sans la traduction qui est la langue de la littérature mondiale, nous n'aurions qu'un lopin de terre », constate Jean Portante, animateur de cette table ronde qui réunit Barbara Cassin, Fabienne Jacob, Bernard Hoepffner et Patrick McGuinness. Ce dernier, professeur de littérature française à Oxford et écrivain, est invité à évoquer sa traduction de Mallarmé pour ouvrir le débat.

 

« Je l'ai fait une fois. J'étais jeune et bête. Je ne le ferai plus », lance-t-il avant de revenir sur son enfance passée entre deux langues, le français belge maternel et l'anglais mâtiné d'irlandais de son père. « Il introduisait des expressions comme « pisser dans ses frites » que toute la famille adoptait. Je n'ai découvert que plus tard qu'elle n'existait pas en dehors du patois familial et  j'ai éprouvé alors ce sentiment d'étrangeté d'un entre-deux langues, l'impression d'être à la fois dedans et dehors», raconte-t-il. 

 

La langue de l'enfance, celle du corps et des sensations

 

C'est un bouleversement semblable que décrit Fabienne Jacob, élevée avec le francique lorrain (ou platt) qu'elle doit abandonner en école primaire : « Je ne savais pas encore à l'époque que la langue était un marqueur social ». Elle raconte sa triple trahison, géographique en vivant à Paris, de classe en quittant le monde paysan et intellectuelle en choisissant la langue de « l'ennemi », le français. Pourtant, elle atteste combien la langue de l'enfance, « celle du corps et des sensations », reste vivace en elle, continue de « travailler de l'intérieur », à tout jamais intraduisible. « Le jaune d'œuf sera toujours plus brillant en platt, le lait plus onctueux», dit-elle. Ainsi, pour l'auteure de Mon âge (Gallimard, 2014), « traduire, c'est renoncer ».

 

« Le jaune d'oeuf est même rouge en italien ! », confirme Jean Portante qui continue de traduire « rosso d'uovo » littéralement « rouge d'œuf » dans ses livres pour ne pas trahir ses souvenirs, ou la langue de ses souvenirs. Cette langue de son enfance luxembourgeoise où le « gattone » [le gros chat, NdR] de sa mère italienne n'avait plus rien de félin, mais était un gros gâteau. « Certains de ces mots existent à présent dans ma famille », atteste-t-il.

 

L'helléniste Barbara Cassin, qui a dirigé l'ouvrage collectif Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles (Seuil, Le Robert 2004), n'a pas été bercée par plusieurs langues, mais le grec ancien s'est imposé à elle de façon incontournable, car « je ne pouvais lire Parménide ou comprendre l'éthique aristotélicienne en français ». Egalement germaniste, elle explique ne pas utiliser la langue pour communiquer, mais pour entrer dans les textes : « Je peux corriger une traduction du Journal de pensée de Hanna Harendt ou un texte de Heidegger, mais pas parler en allemand ». 

 

Bernard Hoepffner est, lui, venu à la traduction à la quarantaine après avoir été agriculteur, restaurateur d'objets d'Extrême-Orient, entre autres. « Ma compagne a vu un traducteur en moi », explique celui qui depuis lors a traduit environ 200 livres, de Joseph McElroy à Mark Twain jusqu'au récent Parapluie de Will Self. Une activité qui l'expose tout à la fois au doute, lancinant, et au plaisir, celui d'être entre deux langues : « Je traduis pour ces petits moments quasi orgasmiques où on a l'impression de sortir de la prison des langues». 

 

Traduire, autrement dit, "embrasser à travers un mouchoir"

 

Pour percer ce qu'est « traduire », Jean Portante tente un passage par le terme allemand « übersetzen » qui plus qu'une transposition laisse entendre une superposition (übersetzen littéralement « poser de dessus ») ; Barbara Cassin, qui prépare actuellement une exposition sur la traduction pour le Mucen à Marseille, fait appel de son côté au mot en chinois, langue dans laquelle « traduire » équivaudrait à « retourner un tissus »… L'image fait tout de suite écho, pour Patrick McGuiness, à l'expression anglaise « kissing through a handkerchief », soit « embrasser à travers un mouchoir ». « On ne peut dire ce qu'est la traduction qu'en usant de métaphores », remarque-t-il. Barbara Cassin, soulignant l'impossibilité de prendre possession d'une langue, trouvera une comparaison moins romantique, mais peut être plus proche encore de ce que peut être l'acte de traduire, un "viol avec respect".

 

Contre toutes idées reçues, Bernard Hoepffner confie que l'éloge d'une traduction au motif « qu'on a l'impression que le texte a été écrit en français » est pour lui « une insulte ». Il s'agit en somme de garder un subtil équilibre, car « trop d'étrangeté et on rate l'étranger », relève Barbara Cassin citant Wilhelm von Humboldt. Il convient aussi de veiller à ne pas « domestiquer » le texte. Un tel lissage équivaut à « transformer en caniche un Grand Danois », s'amuse Patrick McGuiness. Il pointe plus avant l'enjeu du passage d'une langue minoritaire à une langue majoritaire. La traduction peut alors relever de l'entreprise de colonisation, dont l'objet serait  « d'apprivoiser la langue minoritaire, de la rendre acceptable ». 

 

« Un néologisme ou une tournure étrangère seront accueillis en Angleterre par le commentaire "It's incorrect", alors qu'en France, on opposera que "Ce n'est pas français", on est tout de suite exclu de la langue », note-t-il. Pourtant « les erreurs sont prégnantes », défend Bernard Hoepffner, qui raconte placer dans chacune de ses traductions le mot « retôt », antonyme de « retard », invention du fils de son ami Remy Lambrecht. Il garde l'espoir que Le Petit Robert intègre un jour ce néologisme « exclusivement traductif »

 

Choisir dans quelle langue se taire

 

« L'histoire de la philosophie est l'histoire des erreurs de traduction », renchérit Barbara Cassin qui ouvre, en conclusion du débat, sur l'infini de la traduction, car « l'intraduisible est ce que l'on ne cesse de traduire ». Un abysse que seul l'absurde peut arriver à sonder. Celui de Patrick McGuiness qui observe qu'en Belgique, flammande et wallonne, « même les moines trappistes doivent choisir dans quelle langue se taire » et rappelle que, lorsqu'on demandait à Beckett s'il était anglais, celui-ci répondait : « Au contraire ! »