Traquer le communiste et sa propagande, Ayn Rand chasseuse hors pair

Nicolas Gary - 27.12.2014

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La philosophe et romancière d'origine russe, Ayn Rand, était connue de la communauté juive sous le nom d'Alissa Zinovievna Rosenbaum. Dans sa conception philosophique, l'éthique occupe une place majeure, avec une pensée libérale qui s'articule autour de liberté, de justice sociale et d'autres. Comme romancière, c'est avant tout à The Fountainhead, La source vive (Plon, 1997, traduit par Jane Fillion) que l'on pensera. 

 

Ayn Rand

DonkeyHotey, CC BY SA 2.0

 

 

Originaire de Russie puis naturalisée en Amérique, l'écrivaine a copieusement écrit sur le libertarianisme, la question de l'État et ses rapports avec l'individu dans la société. Traduite tardivement en France, la dame a profondément inspiré les acteurs économiques américains. On lui doit des romans et essais comme La révolte d'Atlas (Atlas Shrugged).

 

Incarnation du libéralisme et de l'objectivisme, largement développé dans son ouvrage, l'idée majeure du livre reste ce concept de l'homme comme un être héroïque, avec le bonheur comme seul objectif moral pour sa vie, son propre accomplissement comme aboutissement noble de son existence et la raison comme absolu. « Du sang, du fouet, et des armes, ou des dollars. Faites votre choix, il n'en existe pas d'autre. »

 

Mais Ayn occupa également une place de scénariste, presque dès son arrivée à New York, en février 1926. Choisissant de ne pas retourner en Russie à cette époque, elle fait alors de la retape au réalisateur Cecile B. DeMille, qui l'engagera comme assistante. Rand s'intégrera dans la société américaine au point d'y trouver un mari, et, dans les prémices de la Guerre froide, elle se retrouve parmi les jurés pour définir quels sont les artistes gagnés à la cause soviétique, voire des communistes tout simplement. 

 

Il existe à l'époque une House Un -American Activities Committee, qui servait, en quelque sorte, de bâtiment de dénonciation. Rand y avait déjà officié, pour dénoncer l'influence néfaste des scénaristes et réalisateurs communistes, dans son pays d'adoption. 

 

 

 

C'est que les communistes d'Hollywood sont connus, à l'époque, non pas pour prôner ouvertement une politique rouge dans les films, mais plutôt de produire une propagande insidieuse, introduite dans les films, aux dépens de tous. Ce sont parfois des messages d'une subtilité incroyable, mais assurément porteurs d'un message unique : l'Amérique, c'est le diable. (via Open Culture)

 

Rand, et plusieurs autres stars hollywoodiennes de l'époque, ont largement participé au nettoyage de films. Et l'on comprend alors mieux comment Rand a pu devenir une figure si légendaire dans la construction des États-Unis : avec une verve puissante, et un extrémisme parfois déconcertant, elle a prôné l'ultralibéralisme, avec ferveur. Et sa pensée philosophique ne manque, aujourd'hui encore, pas d'influencer les décideurs américains les plus proches du pouvoir suprême. À relire, ce passage de Télérama :

 Dans les années 1960, elle prêche sa philosophie dite « objectiviste » sur les campus. Elle aurait mené le bras de fer d'aujourd'hui. Selon le républicain Romney, deux mains se déchirent, « la main invisible du marché » contre « la lourde main de l'État ». Les deux visions de l'Amérique qui s'affrontent dans cette bataille électorale ont rarement été aussi opposées. Notamment en ce qui concerne la place du gouvernement et celle de l'individu dans le groupe, thèmes chéris d'Ayn Rand. Sacrifier l'individu (créateur) à la société (prédatrice) est, pour elle, un crime contre l'humanité. Quant à l'État, il devient le pire ennemi de l'homme s'il ne se voit pas limité. Ce serviteur est là pour fournir trois prestations, et pas une de plus, la police, l'armée et la justice.

 

Critique politique de films, Ayn Rand n'y allait pas de main morte. Ainsi, dans le film It's A Wonderful Life, pourtant apothéose du rêve américain, reposant sur un nationalisme fervent et des valeurs d'engagement puissantes vis-à-vis de la famille, dans la foi, et la rédemption, ou encore l'humilité d'une vie simple, elle parvient à dégager des notions de lutte des classes, considérant que le film a été écrit par des sympathisants communistes, qui ont tenté de diaboliser les banquiers. 

 

Pourquoi ? Facile : la production ne mentionne pas Noël, alors qu'il s'agit d'un film tournant autour de la magie de cette fête. Le réalisateur change ce moment de vie religieuse et spirituelle en une sorte de bilan laïc, autour des amis et de la famille. « Pour ceux qui sont obsédés par les vœux de la saison des fêtes, ou la couleur de la peau du Père Noël... cela doit avoir tous les aspects de la subversion communiste, en effet », écrira Rand. 

 

À partir de 1946, elle travailla à l'élaboration d'une liste noire, avec notamment Gary Cooper ou Walt Disney, dénonçant avec virulence les effets subversifs du communisme dans le cinéma. Elle prendra d'ailleurs une part active dans le procès des Dix de Hollywood, alors que l'Amérique vit aux rythmes de la chasse aux sorcières et du maccarthysme qui font régner la défiance dans toutes les classes. Les Dix sont des producteurs, scénaristes ou réalisateurs, qui furent convoqués par une commission chargée d'enquêter sur les comportements antipatriotiques. 

 

Il faut savoir qu'à cette époque, le FBI était partie prenante dans ces histoires, et que Rand elle-même travaillait avec le bureau, pour démasquer ces inadmissibles incursions communistes. Dans le cas de Franck Capra et son film It's A Wonderful Life, porté au cinéma en 1946, ils figure tout de même au panthéon des 50 films favoris des Américains. C'est James Stewart qui y incarnait le rôle de George Bailey. Pas suffisant pour Rand, qui assurait au FBI, des tendances clairement subversives de cette réalisation. 

 

La preuve :