Un prix littéraire pour un meurtrier : à qui profite le crime ?

Clément Solym - 15.01.2014

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - prix littéraire - criminel - détective privé


Alaric Hunt est incarcéré pour avoir tué une étudiante, jeune diplômée, de 23 ans, avec son frère. L'affaire s'est déroulée en 1988, en Caroline du Sud. Les frères Hunt avaient tenté de détourner l'attention des services d'urgence, en allumant un feu avec un bidon d'essence, après avoir dévalisé une bijouterie peu avant. Joyce Austin, la victime, est décédée suite à l'inhalation de fumée...

 

 

South Carolina Highway Patrol

cliff1066, CC BY 2.0 

 

 

Depuis 19 années, Alaric est en prison, et pour combler l'ennui, a décidé d'écrire un livre. Cuts Trough Bone se déroule à New York, une ville qu'il n'a jamais visitée, et ne connaît qu'au travers des émissions télévisées qu'il a pu voir, dont Law and Order, série TV portant sur les péripéties new-yorkaises. 

 

L'éditeur de Minotaur, Toni Kirkpatrick a reçu le manuscrit, et décidé de le publier. Et, manifestement convaincus par sa qualité littéraire, les jurés d'un prix littéraire américain, le Private Eye Writers of America, ont décidé de  le récompenser. Cette organisation est vouée à la reconnaissance de la fiction dite Private Eye - c'est-à-dire celle des détectives privés, dans les acceptions les plus vastes possible. Cela inclut donc un citoyen privé, un membre des forces de police, un journaliste d'investigation, un employé d'assurance, etc.

 

Donc Alaric Hunt reçoit un prix, mais le problème se pose doucement : tout comme en Angleterre, la législation américaine est très scrupuleuse. Il est interdit de mener une activité commerciale, depuis un lieu de détention. Et l'écriture, suivie de la publication, d'un roman, est interdite. En janvier 2009, l'Angleterre avait été perturbée : un certain Victor Martin avait rédigé un livre racontant sa vie de criminel... mais on lui avait interdit de percevoir ses droits d'auteurs. Eh oui : on ne gagne pas d'argent en parlant de sa vie de malfrat dans le Royaume de Sa Majesté. De fait, la mesure est destinée à empêcher les criminels, sans distinction entre larcin ou meurtre, de tirer profit financièrement de leurs crimes.

  

L'éditeur de Hunt le défend fermement : d'abord, le livre ne repose pas sur son infraction. « Il n'a pas écrit une biographie en rapport avec des crimes, et tenté de faire de l'argent avec », assure-t-il au New York Times. Or, seconde subtilité, en Caroline du Sud, aucune législation n'interdit aux prisonniers de bénéficier des fruits d'un travail intellectuel. Sauf que la famille de la victime ne l'entend pas du tout de cette oreille : le meurtrier qu'il est n'a toujours pas purgé sa peine, et voilà qu'il écrirait des livres, et gagnerait de l'argent pour cela ? Insupportable.

 

Le prix récompense un titre avec une dotation de 10.000 $. On ne sait pas encore ce qu'il adviendra de cet argent. 

 

Rappelons également qu'en France, éditer des criminels n'est pas vraiment apprécié par la législation. La loi du 9 mars 2004« loi portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité », souligne, parmi ses différents articles, que l'éditeur doit « s'abstenir de diffuser tout ouvrage ou oeuvre audiovisuelle dont il serait l'auteur ou le co-auteur et qui porterait, en tout ou partie, sur l'infraction commise et s'abstenir de toute intervention publique relative à cette infraction ; les dispositions du présent alinéa ne sont applicables qu'en cas de condamnation pour crimes ou délits d'atteintes volontaires à la vie, d'agressions sexuelles ou d'atteintes sexuelles ».

 

Pas de Goncourt pour un criminel, donc...