Une visite inopportune au théâtre Athénée Louis Jouvet

Clément Solym - 13.04.2011

Culture, Arts et Lettres - Expositions - visite - inopportune - copi


Le bal des folles est le titre d’un autre chef-d'œuvre de Copi, mais baptiserait aussi très bien son ultime pièce représentée au Théâtre Louis Jouvet par Philippe Calvario.

L’écriture est acérée, à la pointe des personnages qui paradent et s’agitent dans l’espace scénique aménagé en chambre d’hôpital. Même avant le lever du rideau – de plastique transparent séparant la salle et la scène italienne du théâtre Athénée, on sent que l’on va rire, que l’on va aimer.

« Une Happy End, quelle déception ! »


Alors que le public bavard prend place dans les balcons dorés, Michel Fau se retourne sous son drap d’hôpital. Les lustres s’éteignent lentement et le spectacle commence. Et quel spectacle ! On voit d’abord Sissi Duparc en infirmière lubrique déambuler, Éric Gého est Hubert, le fidèle (transi d’amour) du maître, Lionel Lingelser en journaliste stoïque, Louis Arene incarne le professeur Vertudeau (mi Tournesol, mi- Frankenstein) et Marianne James n’est autre que la Castafiore allumée Regina Morti, on note aussi la splendide apparition (au moment fortuit) des Sœurs de la perpétuelle indulgence du couvent de Paris.

Et au milieu de cet essaim burlesque, Michel Fau ou le maître ou encore Cyrille, grand acteur, malade du sida, et surtout grande folle tragique. Mais ici le repas du condamné est composé de marrons glacés, roast-beef, cuisse de poulet, et porto. Sur la table de chevet siège le narguilé de Cocteau, dans lequel se consument des petites boulettes d’opium. Ainsi, Copi, atteint lui aussi du Sida, à l’écriture de la pièce, déploie une comédie ou tout se joue. C’est un vrai tango ou se mêle mort, vie, théâtre, réalité, cynisme grinçant et rire franc, tragédie et farce, viande crue et sorbet, visage livide et giclée de sang, exaltation, opéra, et musique disco.

« Vous êtes le seul néophyte dans cette comédie de la mort et notre dernier spectateur… Improvisez-moi une lumière plus théâtrale, baissez les rideaux et voilez cette lampe sur la commode. »

On se sent parfois perdu, c’est que Cyrille se joue de nous, se joue de tout. Véritable Sarah Bernhardt de l’hôpital qui reçoit robe de chambre panthère et amis excentriques, il fait théâtre de sa vie et de ses derniers instants.


La distribution est parfaite. Marianne James étonne et maîtrise les passages de fanatisme cocasse aussi bien que morceaux d’opéra dans lesquels en plus de la justesse de la voix, on admire une beauté sensible. Tous sont drôles et touchants d’humanité finalement. Car les excès et le grotesque atteignent le cœur. Et la sincérité se trouve là. Dans un jeu d’acteur à la hauteur du texte, on s’abandonne à l’humour noir et à la comédie musicale. Tous les ingrédients sont là pour louer le spectacle : les voix portent une fois le rideau de plastique ouvert, les corps sont bel et bien présents, le plaisir des comédiens est sensible, l’espace est utilisé avec force et justesse.

« Que ça fait du bien de rire au théâtre ! »

Le public est conquis. Il est juste difficile de rentrer chez soi en quittant ses personnages attachants et de se dire que nous n’avons la chance d’avoir un ami comme Hubert pour nous réserver notre place au Père Lachaise. Oui, la mort envahit la pièce, mais elle est traitée comme le passage obligé de l’homme. Il faut y passer, alors autant y aller avec le sourire, et le sourire est là aussi à la sortie du théâtre. Une pièce sur la transmission, sur l’homme et son œuvre.