Visages de Scampia : dans le terrible bas-fond de Naples, l'espoir

Nicolas Gary - 25.05.2018

Culture, Arts et Lettres - Expositions - exposition visages scampia - Davide Cerullo Gallimard - Scampia Naples Camorra


La galerie Gallimard accueille une splendide exposition de photographies. Réalisées par Davide Cerullo, elles illustrent les Visages de Scampia, quartier situé dans la banlieue de Naples. On y retrouve également des dessins et photographies d’Ernest Pignon-Ernest. 


Visages de Scampia - Davide Cerullo
Davide Cerullo - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Alors qu’il partait sur les traces de Pasolini, à l’occasion des 40 ans de la mort du réalisateur, l’artiste plasticien ressentait un manque. « J’ai parcouru l’Italie, mais je n’avais pas encore trouvé les images. Même à Rome, il me manquait ces lieux de marginalité que Pasolini chevauche », explique-t-il à ActuaLitté.

 

Rencontrant l’ancienne directrice de l’institut français de Naples, Sibylle Atchouel, elle lui parle de Davide Cerullo. « La zone pasolinienne d’aujourd’hui est devenue une évidence : c’était Scampia et le quartier des Voiles ! »

 

Le Vele di Scampia devait incarner un projet d’urbanisme des plus ambitieux : au nord de Naples, en pleine période de reconstruction de l’Italie, Scampia vit le jour, voilà une cinquantaine d’années. Et pour loger toute la population, sont créés sept bâtiments, un complexe immense aux allures de grand-voile – Le Vele. 

 

Francesco Di Salvo, l’architecte, voulait y faire venir la bourgeoisie de Naples, mais, en 1980, un tremblement de terre provoque une véritable catastrophe. On compte près de 3000 morts, 8000 blessés – et dans l’urgence, un quart de logements supplémentaires sont ajoutés. Et l’on change les matériaux : la structure qui devait être transparente est chargée de passerelles de béton, les espaces sont réduits... 
 

 


La suite sera humainement catastrophique : le lieu non seulement se dégrade, mais devient surtout un espace privilégié aux trafics de drogue. La camorra, mafia napolitaine, y règne en maître. Roberto Saviano s’en inspirera pour son roman-enquête, Gomorra, racontant l’histoire de la criminalité organisée.  

 

Et pourtant, depuis des années, Scampia lutte pour se départir de cette image. À l’occasion du Salon du livre de Turin, nous avions rencontré Marotta & Cafiero Editori, qui a choisi d’ouvrir une librairie au cœur de la région. Et publie des livres témoignages – notamment celui de Davide Cerullo. 

 

« Nous publions des titres engagés, civiques, citoyens et toujours avec une orientation sociale, mais pas chiants (sic !). Nous parlons toujours d’histoires vraies, mais sans moralisme ». Ainsi, le livre de Davide Cerullo, Poesia cruda, sous-titré I Irrecuperabili non essistono. « Davide raconte sa vie, la pauvreté qui l’a conduit vers la camorra, et comment à 18 ans, il est allé en prison. Ce sont les livres qui l’ont sauvé. Et voilà : il parle de la manière de s’en sortir, que rien n’est figé. »

Rosario Esposito La Rossa, directeur de Mariotta & Cafiero Editori

 

 

La rencontre entre Davide Cerullo et Ernest Pignon-Ernst se fait alors tout naturellement. « Il est fabuleux, adore la poésie, connaît Christian Bobin dont il a tout lu, il écrit lui-même de la poésie et fait des photos magnifiques. Erri de Luca lui-même nous l’a recommandé », s’enthousiasme l’artiste. À la manière du Virgile de Dante, Davide servira de guide au plasticien pour installer ses dessins et prendre des photos dans le quartier.

 

À la manière de ce qu’il avait fait à Rome ou Matera, il colle des représentations de Pasolini, regard sombre, portant son propre corps sans vie dans les bras. Le projet, Se torno (Si je reviens). 
 

 

Le livre se dessine, avec les photographies de l’auteur napolitain, auxquelles s’ajoutent les voix d’Erri de Luca, mais également Chrisitan Bobin, et Ernst Pignon-Ernest. Des visages captés à travers le quartier, d’enfants, d’adultes, graves ou légers...
 

Né en 74, Davide Cerullo a vécu dans Le Vele jusqu’à l’âge de 13 ans où il devint berger, comme son père, avant d’entrer dans la Camorra. « J’avais les poches pleines d’argent, je pouvais me payer les plaisirs, la drogue, tout. J’aurais pu faire carrière. Mais ce n’était pas la véritable vie. »

 

À l’occasion d’un séjour dans la prison de Poggioreale, il découvre l’Évangile, une première lecture – et son propre prénom. Révélation. Et future source d’inspiration. Entre le personnage biblique et lui, les liens se tissent. Ce n’est qu’en sortant que le changement entamé s’opérera. Erri de Luca dit de lui qu’il est « comme la braise échappée d’un incendie ».


Visages de Scampia - Davide Cerullo
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

« Un jour, ma mère me dit qu’une lettre est arrivée pour moi, mais elle ne comprend pas. Elle venait de France. Elle était signée par Christian Bobin », se souvient l’auteur, encore ému. « Bobin m’a réconcilié avec la mort, parce qu’à sa lecture, j’ai retrouvé le sens de la vie, et que l’idée de mourir ne m’inquiète plus. » Cette lettre est d’ailleurs reproduite dans le cadre de l’exposition.
 

En regard du parcours qu’il a connu, une pareille déclaration devient stupéfiante. Lors de sa rencontre avec le plasticien, Davide Cerullo brise aussi le romantisme ambiant : « Une soirée, nous dînions sur la terrasse d’un appartement, et sur la baie de Naples, nous voyons un feu d’artifice tiré. Il était magnifique », se souvient l’artiste. « Davide nous a expliqué que c’était en réalité la camorra qui annonçait de cette manière avoir fait sortir de prison un de ses membres. » Glaçant. 

 

« Pour exister, la mafia a besoin de dégrader tout ce qui nous entoure, détruire jusqu'à l'espoir : de la sorte, elle place les autres dans une position de demande. Aujourd’hui, j’ai le droit, politiquement, de me sentir désabusé. Pour autant, je travaille à mettre plus de vie autour de moi, à rendre justice aux enfants de Scampia. Parce que, le plus grand crime, c’est celui de ne pas permettre à un enfant, de vivre comme un enfant », nous dit-il.


Visages de Scampia - Davide Cerullo
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

« En ce sens, je me sens presque français : j’épouse pleinement la vivacité culturelle et poétique de ce pays. » Parce qu’elle fait écho à son premier ouvrage, qui affirmait que « les irrécupérables n’existent pas : ils ne sont qu’un produit né de notre mauvaise volonté ». 

 

Les photos d’enfants le montrent plus significativement qu’on le penserait. « Lors d’un passage dans une école, les élèves sont venus me voir après mon intervention. Ils me remerciaient parce qu’en deux heures, ils en avaient appris plus qu’en une semaine d’école. Le drame scolaire est là : il faut remettre la vie dans les classes, et former les jeunes à vivre, en leur apprenant le sens de la vie. »

 

L’exposition est à retrouver à la Galerie Gallimard 30 Rue de l'Université, 75007 Paris. La projection d’un film est également prévue au cinéma Le Champo, ce 31 mai à 21 h 30, en présence des auteurs. Le documentaire a été réalisé par le Collettivo Sikovel.


Visages de Scampia - Davide Cerullo

 

Davide Cerullo – Visages de Scampia. Les justes de Gomorra Textes d'Erri De Luca, Christian Bobin et Ernest Pignon-Ernest – Gallimard – 9782072781568 – 25 €




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