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Éditeur jeunesse, Les Petits Platons “solde ses livres sur le dos des libraires”

Nicolas Gary - 06.07.2018

Edition - Petits platons jeunesse - prix unique livre - soldes librairie concurrence


La maison jeunesse, Les Petits Platons, aime la philosophie, et elle pratique d'ailleurs à sa sauce une éthique personnelle – pas celle que l'on recommanderait à NIcomaque. Ces dernières semaines, la maison s’est mise en tête de vider ses stocks. Pour ce faire, elle écoulait ses livres, dans une grande campagne de soldes, avec de belles remises...

 

Soldes
Pascal Terjan, CC BY SA 2.0
 

 

Sur les 22 titres que la maison propose donc en solde, les prix de vente public – ceux que l’on trouve chez les libraires – oscillent entre 8,50 € et 14 €. Des titres assez intéressants au demeurant, d’autant plus que proposés à des montants qui défient l’imaginaire... Et rendent les libraires plutôt mécontents. 

 

Une librairie parisienne, qui s’est permis d’attirer notre attention (mais faites donc, au contraire !), nous indique : « Je ne comprends pas : certains de ces livres sont toujours disponibles en commande auprès de leur diffuseur. Autrement dit, si moi, je le demande au distributeur, je serai tenue de le vendre à son tarif public obligatoire – le fameux prix unique fixé par l’éditeur. Mais eux, dans le même temps, s’offrent des soldes d’été bien violentes. »

 

Diable : un éditeur qui d’une main flatterait la librairie, lui demander de l’exposition, et de l’autre, l’assassinerait à petit feu ? Impensable. 
 

Prix très réduits, voire libres : comment dire...
 

Dans un mailing daté du 29 juin, l’éditeur explique avoir imprimé plus d’exemplaires pour obtenir « des prix de fabrication raisonnables ». Sauf que le stock « était devenu financièrement insoutenable ». Manifestement la maison a cherché à vendre à des soldeurs, à l’étranger (et pas en France ?), avant de se résoudre à proposer « une offre de déstockage à prix libre ».

 

Avec un minimum de 100 exemplaires, la maison cible « des marchés non adressés par la librairie de détail ». Une opération qui avait bien fonctionné, d’autant que l’intention reste de « diffuser nos livres à l’unité en librairie ». Et l’opération devait se clore ce 1er juillet, alors que, dans le même temps, une offre de 5 collections de 22 titres (110 ouvrages) était proposée de 330 € – avec les frais de port. 

 

Et pourtant, c’est bien ce que l’on retrouve sur une page (hors ligne), également diffusée via le Facebook de la maison, où toutes les consignes sont données pour s’offrir un gros paquet de livres, pour pas cher. Or, sur l’ensemble, six ouvrages étaient épuisés (éditions de 2011 et 2010). 

 

Manquants, épuisés, tout doit disparaître
 

Les libraires le savent : tout est une question... d’EAN. Si les titres vendus dans le cadre de cette opération sont bien ceux épuisés, en fonction d’un certain EAN, alors l’opération est légale, même s’ils sont disponibles sous un autre EAN. Un peu dégueulasse pour la librairie, mais légal. 

 

Si, en revanche, l'EAN des titres épuisés de l’opération est celui de l’œuvre actuellement disponible (car les six titres de la liste sont commercialisés), alors, on entre dans tout un tas de choses que n'apprécie pas la loi Lang – celle qui fixe un prix unique au livre. 



 

Voici d'ailleurs le summum de la délicatesse entre réédition et réimpression : on peut changer d’EAN pour revendre à un soldeur une partie de la marchandise éditée sous l'EAN précédent.

 

Pour continuer, toujours sur la liste des 22, quatre titres sont pointés comme manquants – ce qui signifie qu’ils seront réimprimés : le titre manque en stock – logiquement ! –, mais que ledit stock reviendra. Et reviendra sous le même EAN. Le fait que la maison d’édition propose dans son opération « soldes » des titres déclarés manquants est franchement indélicat. Sauf si l’éditeur a effectué un rappel des stocks auprès des libraires – chose qui ne peut s’opérer qu’en diffusant une annonce légale dans le magazine dédié, Livres hebdo. Or il ne semble pas que ce rappel ait été effectué. Mince...

 

La concurrence la plus inédite : celle de l'éditeur
 

Que tout cela est bien compliqué : certes, oui. Restons-en donc sur les 12 livres du package qui sont toujours bel et bien vendus par des libraires, partout en France, lesquels découvrent donc que l’éditeur leur coupe l’herbe des ventes sous le pied. 

 

Il sera toujours possible de demander des explications en appelant la librairie des petits Platons au 09 81 72 23 49. Il est par ailleurs possible de venir enlever les livres « pour éviter les frais de port », directement à la librairie.

 

Notons, comme l’écrit l’éditeur, qu’il s’agit bien d’un « déstockage massif », pour lequel il faudra acheter au moins une centaine d’exemplaires. « Et le prix ? Eh bien... c’est vous qui décidez ! 3 € ou plus par livre si vous souhaitez nous aider, 2 € pour couvrir nos coûts d’impression, ou même 1 € si vous souhaitez les distribuer à des publics défavorisés ! Votre contribution nous permettra d’éditer deux magnifiques nouveaux titres (sur Nietzsche et Dostoïevski) à la rentrée », conclut-on. 

  

« Cette opération a évidemment vocation à rester tout à fait exceptionnelle ; notre volonté est bien de continuer à diffuser nos livres à l’unité en librairie, tout en publiant de nouveaux titres pour proposer à terme aux enfants une histoire à peu près exhaustive de la philosophie », notait l’éditeur dans une lettre d’information dédiée.
 


 

Les auteurs pourront toujours demander des comptes : leurs redditions devraient avoir quelque chose de folklorique. Contactée, la maison d’édition n’a pour le moment apporté aucune explication à ses soldes d’été 2018. 
 

Solder des ouvrages “sur le dos des libraires”, pas bien...

 

Sollicité par ActuaLitté, le Syndicat de la librairie française trouve le projet saugrenu. Guillaume Husson, secrétaire général, explique : « Cela paraît effectivement “bizarre”, notamment leur argumentation sollicitant l’indulgence de leurs clients libraires qui continuent néanmoins de vendre leurs ouvrages au prix fort. Que l’éditeur se soit fourvoyé lors de la fixation des tirages est une chose. Qu’il solde ses propres ouvrages sur le dos des libraires en est naturellement une autre. »

 

Et d’ajouter : « Certains éditeurs oublient qu’ils ont une solution toute simple et parfaitement légale pour écouler leur surstock, à savoir baisser, pour tout le monde, le prix public ! »

 

De leur côté, Les Belles Lettres soulignent : « Nous n’effectuons pas la diffusion des titres des Petits Platons, ils ne le souhaitaient pas », nous indique Pierre Saiah, son directeur. « Nous avons découvert ce truc de solde, complètement grotesque, sans avoir été le moins du monde avertis ni disposer de la moindre communication », précise-t-il. C’était il y a près d’un mois.

 

« Notre chef des ventes a contacté l’éditeur pour l’avertir de l’illégalité de ce procédé. D’autant qu’il nous mettait dans un position délicate, indiquant que son distributeur – nous, en l’occurrence – lui avait suggéré le pilon. C’est totalement faux ! »

 

Jean-Paul Mongin, le fondateur de la maison, s’est vu intimer de rectifier la situation dans les plus brefs délais, et de « tout simplement d’annuler son opération, à laquelle nous ne voulions pas être mêlés. D’autant qu’elle introduit une véritable incertitude auprès des libraires. »

 

Dans sa dernière communication sur le sujet, via Facebook ce 29 juin, Les Petits Platons persistaient, cependant. Si la page proposant la commande des 110 livres pour 330 € a été supprimée, difficile de chiffrer l’impact de l’opération.




Commentaires

Bonjour

Je suis professionnel dans l'édition et j'ai apprécié l'article sur le conflit entre les petits platons, les libraires et le distributeur.

Cela démontre la difficulté de ce métier d'éditeur et de la situation "coïnçante" que provoquer la chaîne du livre avec ses tables de la loi notamment le prix unique. Ce dernier peut être protecteur mais d'un autre côté, il aliène l'éditeur quand ce dernier n'est pas libre de cette chaîne.

Ne pas s'étonner si certains éditeurs s'emparent de la distribution et n'ont avec les libraires que des relations au cas par cas. Ces éditeurs ne roulent pas sur l'or, on les nomme parfois 'éditeurs de création', ils ont bien des EAN pour leurs livres mais ils choisissent un circuit lent un peu comme le bio ou l'artisanat... J'aurais d'autres choses à dire mais ce sera pour une autre fois pour les curieux...
Petit problème de cet article : avez-vous contacté, pour avoir son point de vue, l editeur, dont la prise de risque permet aux libraires et aux distributeurs de gagner leur vie ? Qui vit sur le dos de qui ? Pensez-vous sérieusement que c est l editeur qui vit sur le dos du distributeur ?

Quelle est la loi évoquée par Pierre Saiah, visiblement animé par le ressentiment commercial (« Nous n’effectuons pas la diffusion des titres des Petits Platons, ils ne le souhaitaient pas ") ? Compte tenu de la position "morale" que vous adoptez, conseillez vous à l éditeur de pilonner les titres rn question plutôt que d organiser leur circulation à des prix démocratiques ? Souhaitez-vous lancer une collecte pour l aider à payer ses frais de stockage ? Lancer une pétition pour demander à Pierre Saiah de diminuer les frais en question ? Ou considerez viys simplement que l éditeur doit se laisser couler financièrement, mais dabs le respect de la loi ?

Merci de m éclairer sur votre position qui me semble, a priori mais je ne demande qu a être détrompé, moralisatrice et quelque peu delatrice...
Il est écrit, pourtant, noir sur blanc : "Contactée, la maison d’édition n’a pour le moment apporté aucune explication à ses soldes d’été 2018."

Nous aurions aimé l'explication de l'éditeur, et qu'il puisse expliquer la raison pour laquelle il a décidé 1/ de contrevenir à la loi Lang aussi grossièrement 2/ de ne pas passer par les canaux classiques (soldes, bien avant le pilon) 3/ pourquoi il dit que le pilon lui a été conseillé par son distributeur, chose manifestement fausse.



Nous n'avons aucun position de principe : la loi Lang est la base structurelle de toute l'économie du livre. L'éditeur en a profité quand il a vendu ses ouvrages en librairie et maintenant il la contourne. C'est le beurre et l'argent du beurre.



Pour ce qui est du moralisateur ou du délateur, je vous souhaite un bon dimanche...
Le sens de votre référence à Aristote, au tout début de la article, m echappe aussi : c est appuyé sur quelque élément du livre en question ou bien c est une vanne purement gratuite ? Merci par avance pour vos lumières !
L'éthique à NIcomaque traite de vie politique et du bonheur, Aristote y interroge la vie que l'on mène et comment devenir heureux, par quel type de comportement – et principalement le fait d'être toujours vertueux. Il explique que l'action morale n'est portée que par un principe : le bien est une finalité.

Donc non, pas vraiment une vanne, plutôt une référence prise ici pour montrer que le chemin emprunté par la maison est à l'opposé de ce que l'on trouve chez Aristote.
La question ne se pose pas sur l'étonnement mais la légalité, que des éditeurs se distribuent ce n'est pas nouveau...Mais le prix du livre est unique en France, point. L'aliénation dont vous parlez concernant celui-ci ne concerne pas QUE l'éditeur, et la majorité des libraires ne roulent pas sur l'or si vous connaissez bien la chaîne du livre....Après je connais des éditeurs qui ne se vendent pas en librairie, c'est un choix et ça ne joue pas sur les deux tableaux. Tout le monde doit en vivre.
Je vous remercie vivement pour ces precisions fort éclairantes, et pour votre fair play d avoir publié mes questions. En espérant que l editeur reagira...

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