Édition jeunesse : laisser Twitter et Facebook censurer T'choupi ou Harry Potter ?

Nicolas Gary - 28.11.2017

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ENQUÊTE – Le Salon du livre de Montreuil, dédié à la presse et la littérature jeunesse, ouvrira ses portes ce 29 novembre. Innovante, diversifiée, cette production n’en reste pas moins encadrée par une loi découlant de la politique protectionniste instaurée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La loi du 16 juillet 49 pose en effet un cadre qui régule la diffusion des ouvrages et publications dédiées à cette belle jeunesse. Et s'est attachée les services d'une commission chargée d'examiner les oeuvres.

 

Bébé T'choupi #cutenessoverload - Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil
ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

Le député LREM Fabien Gouttefarde avait sollicité le ministère de la Justice début septembre, rappelant à la Garde des Sceaux le « contexte de recentrage des missions dévolues à l’État, de réduction des dépenses et de simplification administrative ». Son idée est que la Commission chargée d’examiner les parutions « perdure alors que son utilité est fort contestable ». 

 

Non seulement la Commission « mobilise différents ministères », mais elle n’a finalement « que des pouvoirs limités ». Elle examine, estime le député, « des publications périodiques déjà parues, voire retirées des kiosques et surtout des ouvrages parus en librairie depuis plus de six mois ». Et de s’interroger sur la pertinence de ladite commission.
 

Foin d'une commission, on a Twitter !

 

En effet, avec les réseaux sociaux, poursuit le député, tout ouvrage qui présenterait un danger pour les jeunes lecteurs « serait signalé immédiatement ». Et dans ce cas de figure, les ministères de l’Intérieur et de la Justice n’auraient pas à attendre la Commission pour agir. Et puis, la révision de la loi de juillet 49, intervenue en mai 2011, introduit « une obligation d’autorégulation pour les éditeurs et distributeurs de publications pornographiques ». Or, aucune interdiction n’a été prononcée. 

 

Alors, quid de la commission de surveillance et de contrôle, conclut le député ? La question se pose véritablement dans l’édition jeunesse. Didier Baraud, directeur des pôles jeunesse La Martinière et Seuil, hésite peu : « Je pense que nous sommes déjà cernés de toutes parts par des campagnes de dénigrement, de lynchage médiatique. Une commission à huis clos est sans doute préférable à la place publique, il me semble. »
 

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Il ne nous a pas été possible d’obtenir d’informations sur le coût réel de cette commission, et le député, sollicité par ActuaLitté, n’a pas donné suite à nos demandes de précisions. Mais l’idée que les NTIC se chargent de pointer les œuvres indélicates laisse tout de même dubitatif. 

 

« Les effets boomerang ont été assez drôles avec l’affaire Jean-François Copé sur Tous à poil », se souvient l'éditeur. « Amusants, certes, si ce n’est que c’est un politique qui s’est mêlé de morale pour nos chères têtes blondes. » 

 

Histoire d'une législation protectionniste, anti-comics

 

Pour la présidente de la maison éponyme, Isabelle Magnard, la persistance de cette Commission est en effet intrigante : « Dans le contexte d’aujourd’hui, cette loi de 49 semble tout à fait archaïque », estime-t-elle. D’autant qu’historiquement, la législation ne visait pas véritablement la littérature jeunesse, mais les revues, avant tout, et tout particulièrement les comics.

 

Nous sommes au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et un grand nombre de titres américains débarquent sur le territoire. L’idée était d’empêcher, dans les kiosques, la vente d’ouvrages susceptibles d’inciter la délinquance juvénile – mais également de porter outrage aux bonnes mœurs.
 

Exposition Héroïnes

ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 


Empêcher l’exhibition de pin-ups à gros seins dans les kiosques ou de parutions et autres images possiblement choquantes, voici donc l’esprit d’une loi qui aura bientôt 70 ans...

 

Une sécurité pour les professionnels de la médiation

 

Thierry Magnier, directeur de la maison du même nom, et président du groupe Jeunesse au Syndicat national de l’édition, refuse l’idée que soit supprimée la loi. « Ce serait un tort, parce que la loi garantit une certaine sécurité aux institutions publiques, aux médiathèques ou aux enseignants. De plus en plus assiégés par des associations des partants d’élèves ou d’intégristes, ils peuvent s’abriter derrière la loi 49. » 

 

Un livre validé par le tampon de la législation offre donc une assurance. Pour autant cette commission... « Plus de 6000 livres sortent chaque année, et 300 sont passés en revue. Mais, attendre qu’internet se charge des signalements est une ineptie, et l’on ne peut pas confier aux médias le soin d’être des censeurs. En réalité, ce sont des compétences qu’il faut développer au sein de la commission. D’autant qu’elle n’interdit rien : elle alerte sur ce qui peut être problématique ou choquant. Or, elle a également a en charge l’examen des publications potentiellement pornographiques. » 
 

Pour l’éditeur, il importe que les médiateurs puissent avoir le soutien de la loi pour se défendre. « Surtout que rien n’interdit de vendre Lolita ou le marquis de Sade en librairie à un ado. Le fait est que les parutions modernes sont aussi le fruit d’un travail de professionnels et qu’il faudrait leur faire confiance. Libraires, auteurs, éditeurs, personne ne souhaite mettre dans les mains d’un enfant un livre épouvantable. Nous abordons parfois des sujets plus difficiles que d’autres, mais nous restons des professionnels impliqués dans notre travail. »

 

De la responsabilité des auteurs à l'hypocrisie de la législation
 

Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, abonde volontiers dans ce sens : « Il me semble évident que les auteurs et illustrateurs ont une conscience très aiguë des messages qu’ils transmettent et du lectorat auquel ils s’adressent. »
 

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D’ailleurs, l’interprofession souligne que plusieurs maisons ont choisi, pour s’épargner les commentaires de la commission, de ne pas faire figurer la mention légale « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse » sur leurs livres, tout simplement. Que ce soit la collection Xprim chez Sarbacane, Le Rouergue, ou encore Scripto (Gallimard), des maisons ont opté pour un contournement. 

 

« D’un point de vue éditorial, cela s’explique facilement : la maison considère que son livre ne relève pas d’une publication jeunesse », nous précise une éditrice. « D’autant que la commission est de plus en plus fantomatique : autant ne pas s’en préoccuper. Après tout, culturel et éducation sont deux choses assez distinctes. »

 

70 ans de bons et loyaux services
 

Sollicité par ActuaLitté, le président de la Commission, Thierry Le Roy, assure ne pas être en mesure de s’exprimer au nom de l’ensemble des membres qui la compose – 20 à 30 personnes, « qui sont convaincues d’avoir un travail utile ».


Bookstock Village
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Se réunissant tous les trois mois, depuis près de 70 ans, « la commission a l’habitude de la critique : soit que l’on se défie de ce que puisse exister un pouvoir de censure, soit qu’on l'accuse de ne servir à rien parce qu’on nous reproche de ne pas contrôler les publications sur internet ».
 

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Mais du reste, il reconnaît que la commission « ne représente pas, en vérité, une grande charge publique ». Il faudra attendre le 14 décembre, date de la prochaine réunion, pour que la Commission puisse apporter plus de détails, et éventuellement une réponse au député. 
 

Plus en lien avec la société actuelle


Pourtant, cette utilité incite certains professionnels à sourire : Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, se souvient avoir déjà eu affaire à la commission, « voilà une quinzaine d’années : ce fut l’unique fois, et cela concernait un livre de Géraldine Alibeu, qui figurait dans la liste des sélections de notre prix littéraire ». Bien avant les Pépites, initiées en 2011.

Dans un courrier, la Commission signalait en effet, quatre mois après la fin du Salon, que l’ouvrage incriminé posait problème. « C’est un conte dans lequel une femme désespérée décidait de tuer son mari, parce qu’il joue toute la journée aux mikados. Mais elle se rend compte qu’elle s’ennuie sans lui, et finit par le rejoindre. » La Mariguita et la soupe au paradis, publié en 2003 chez Seuil Jeunesse, traite d’un sujet pas banal.

« Ce qui nous avait étonnés, c’est tant le décalage de la réaction, dans le temps, qui démontre une incapacité à réagir dans l’actualité que le fait qu'on s'adresse alors à nous, en tant que Salon. Et dans le fond, c’est toute l’histoire de la littérature qui parle par métaphore de la société. »

 

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Pour dérangeant que l’album ait pu être, nécessitant l’accompagnement d’un adulte, le Salon n’en était pas revenu. On ignore même si l’éditeur fut pour sa part sollicité... Au-delà de cet exemple risible, on mesure toute la distance entre les publications et l’efficacité que pourrait avoir la commission. « Les signalements sont minimes, le nombre d’ouvrages repérés et lus reste très faible... Cela correspondait à un besoin historique, dont on peut aujourd’hui discuter, mais qui n’est clairement plus en lien avec la société actuelle. »
 

Gare à la société de l'aséptisation

 

Pour autant, reconnaissent différents éditeurs, « cela ne signifie pas qu’il ne faut pas maintenir une véritable attention : la protection des mineurs, que ce soit pour les maltraitances, la pornographie ou l’accès à internet, tout cela entre dans un contexte plus global. Toute la société doit se montrer vigilante : il existe des lois protégeant enfants et adolescents dans tous les domaines. La politique culturelle doit s’étendre ».

 

Misère, alphabétisation, racisme ou haine : des lois existent qui doivent être les jalons, peut-être plus qu’une commission d’examen, passant en revue littérature jeunesse et périodiques pornographiques. 


Le stand de La Charte, par Anouk Ricard - Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil
Par Anouk Ricard - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Sylvie Vassallo insiste : « On perçoit bien, à travers la polémique déclenchée par Jean-François Copé avec Tous à poil, qu’un certain point de vue exprimé voudrait exclure une partie de la littérature de notre société. Mais les enfants, par le biais de la fiction, apprennent à appréhender la vie. La société doit poser des sujets de débats, et se montrer attentive à protéger les enfants, certes, mais non pour les faire vivre dans un monde qui n’est pas celui que les adultes voudraient. »

 

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Le directeur des éditions Thierry Magnier ne dit pas autre chose : « Les enfants ont une vraie capacité à comprendre qu’un livre raconte une histoire, qu’elle relève de la fiction, et qu’en tournant les pages, ils découvrent des sujets parfois intimes ou compliqués d’approche pour les adultes. Mais tout cela reste une histoire pour eux. »

 

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Aucun lecteur de Titeuf, cet immense succès de librairie, et best-seller générationnel, « ne prend pour argent comptant ce que vit le personnage. Son regard naïf d’enfant sur la société parle de notre monde et les jeunes s’y retrouvent. De fait, il faut avoir confiance en eux, et faire attention à la manière dont les adultes voient le monde », conclut Sylvie Vassallo.

 

On ne balaiera pas la commission d’un revers de manche, mais son fonctionnement mérite bien d’être interrogé, « ne serait-ce que pour la connaissance de la production contemporaine qu’elle peut avoir. Et si le débat sur la protection et l’éducation des enfants est réel, il passe d’abord par des dispositifs pédagogiques, culturels et juridiques plus globaux. »


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