Interview : Robin Hobb : "Notre communauté a sa propre nationalité"

Christelle Gombert - 09.06.2015

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De passage en France en direction du Festival des Imaginales, Robin Hobb est passé par Paris pour rencontrer ses fans mais également la presse. Déjà paru en littérature adulte aux éditions Pygmalion en 2006, Le Soldat Chamane fait son retour en littérature ado chez Flammarion jeunesse. L'auteur américaine a accepté de nous rencontrer et ça tombe bien, Christelle Gombert est fan !

 

 

Vous êtes en France à l'occasion des Imaginales à Epinal. Vous êtes une habituée du festival ; qu'est-ce qui vous plaît dans ce moment consacré aux littératures de l'imaginaire ?

J'aime beaucoup voir le festival grandir d'année en année. Je crois que cette fois-ci, il y a eu 25 000 participants en trois ou quatre jours. J'y ai retrouvé des amis que j'avais rencontrés la première fois que je suis allée aux Imaginales : Lionel Davoust, Jean-Claude Dunyach… Je considère Epinal comme ma maison française : j'y suis très bien accueillie et j'y passe toujours un merveilleux moment.

 

Parmi ces amis rencontrés à Epinal, quel auteur recommanderiez-vous à nos lecteurs ?

À cause du fait que la plupart des livres ne sont pas traduits en anglais, il y a beaucoup d'auteurs que j'apprécie en tant que personnes mais dont je n'ai jamais lu les romans. Je peux donc surtout parler des auteurs britanniques et américains que j'ai rencontrés là-bas. Cette fois, j'ai eu la chance de rencontrer pour la première fois Kim Newman et Christopher Priest. Ce sont des personnes fascinantes et merveilleuses, et leurs livres le sont également. Voilà deux auteurs à découvrir !

 

Vous avez également retrouvé vos fans français aux Imaginales, et lors de vos dédicaces à Paris. Percevez-vous une différence dans la manière dont vos livres sont reçus en France et aux États-Unis ?

Je crois que notre communauté a sa propre nationalité : nous sommes tous lecteurs, écrivains, illustrateurs ou traducteurs de science-fiction et fantasy. Cela transcende les frontières et les langues, que nous soyons en France, aux Pays-Bas ou en Australie. On parle des mêmes sujets quand on se réunit, et le sentiment d'amitié et de communauté est très fort où que j'aille. D'une certaine manière, le fait que la science-fiction et la fantasy ne soient pas considérées comme aussi nobles que d'autres littératures nous fait nous serrer les coudes ! Et puis, notre arrière-arrière-grand-père à tous était Jules Verne, le père de la science-fiction, donc nous avons des racines très profondes en France. Qui n'a jamais entendu parler du Capitaine Nemo ?

 

À propos de racines, vous dites souvent que les histoires que vous avez lues dans votre enfance, comme les contes de Grimm, de Perrault, Mary Poppins ou Le Livre de la Jungle, vous ont beaucoup marquée. En quoi pensez-vous que ces livres influencent votre écriture aujourd'hui ?

Ma mère était Anglaise, donc j'ai lu beaucoup de livres anglais étant petite. Quand je discute avec Arnaud Mousnier-Lompré, qui traduit la plupart de mes livres, il dit qu'il a l'impression de traduire un auteur anglais. Mais j'ai vraiment le sentiment que nous, les écrivains de fantasy, nous avons des racines dans le monde entier. À commencer par la mythologie grecque et romaine. Et les fables d'Ésope, Cendrillon, les contes de Christian Hans Andersen, Sinbad le marin, Aladdin, Momotaro le « Garçon de pêche » japonais… Toutes ces vieilles histoires et légendes, partagées par des gens qui ont voyagé de pays en pays,  font un mélange international qui est à la base de la fantasy. Prenez les dragons, par exemple : vous avez les dragons français, ceux de la Chine et du Japon, qui sont très différents, Quetzalcoatl, le serpent à plumes d'Amérique du Sud…

 

Vous êtes-vous inspirée de ces légendes pour créer vos propres dragons ?

Oui, dans une certaine mesure. Jean-Luc Rivera[1] affirme – et je partage cette conviction – qu'il existe tellement d'histoires de dragons, dans tellement de cultures différentes, qu'une petite graine de vérité doit bien se cacher quelque part là-dessous. J'aimerais savoir quelle est cette part de vérité ! En tout cas, depuis que je suis petite, je lis des histoires de dragons : ceux du Seigneur des Anneaux, ceux de la Ballade de Pern… Donc j'ai voulu écrire un genre différent de dragons. J'ai essayé de les envisager d'une manière plus biologique.

 

Parlons un peu de votre actualité. Le premier tome du Soldat Chamane est réédité depuis le 3 juin chez Flammarion Jeunesse, illustré par Benjamin Carré. Que pensez-vous de ce passage de vos livres depuis des collections adultes vers des cibles plus jeunes ?

Je suis très enthousiaste ! Cela n'arriverait jamais aux États-Unis, car le livre ne serait pas considéré comme approprié pour des enfants. Par exemple, contrairement aux États-Unis, l'âge des lecteurs auxquels le livre est destiné n'est pas mentionné sur la quatrième de couverture de l'édition française. Quand j'étais petite, je prenais un livre sur une étagère, et je demandais à ma mère : « Je peux lire celui-là ? » Ce à quoi elle répondait : « Si tu es capable de le lire, alors tu as le droit de le lire. » J'ai le même point de vue sur les livres et les lecteurs, qu'ils soient enfants, adolescents ou adultes. Si vous voulez lire mes histoires et que vous en êtes capable, alors je suis heureuse de vous les raconter. Ce que j'ai remarqué chez les lecteurs plus jeunes – et cela a aussi été mon cas –, c'est qu'ils lisent une histoire d'une certaine manière, puis y reviennent des années plus tard et s'exclament : « Oh, c'est donc ça qui se passait entre Lancelot et Guenièvre ! La première fois que j'ai lu ce livre, ça m'avait complètement échappé. Je ne comprenais pas pourquoi Arthur était en colère contre son meilleur ami. » Le roman est ce que le lecteur en fait.

 

Et puis vos personnages sont souvent jeunes…

C'est un bon point d'entrée dans un livre. Presque tous mes lecteurs ont été jeunes un jour… Commencer avec un personnage jeune facilite l'immersion dans l'histoire. Dans les romans que je suis en train d'écrire sur Fitz et le Fou[2], Fitz n'est plus un jeune homme. Il a même dépassé la force de l'âge. Je me suis demandé : « Qu'est-ce que les jeunes lecteurs vont en penser ? Est-ce qu'ils continueront à aimer Fitz, ou diront-ils qu'ils n'ont pas envie de lire l'histoire d'un vieil homme ? » C'était un peu inquiétant. Mais je me suis dit que s'ils ont suivi son histoire jusqu'à présent, ils voudront savoir ce qui ce passe ensuite.

 

Cette suite de La Citadelle des Ombres était-elle prévue depuis le début, ou vos fans vous ont-ils tellement harcelée que vous n'aviez plus le choix ?

À vrai dire, la pression ne venait pas de l'extérieur mais de l'intérieur. Quand j'ai fini d'écrire la première partie de La Citadelle des Ombres (The Farseer Trilogy dans la VO, NDLR), je me suis dit que j'en avais fini avec Fitz et qu'il était temps de raconter une autre histoire du monde des Anciens. J'ai donc écrit Les Aventuriers de la Mer. Et pendant ce temps, d'autres idées me sont venues pour Fitz. En fait, j'avais toujours su que son histoire continuerait, et je savais comment cela se finirait, mais la question était : « Le lecteur a-t-il envie de lire cela ? » Donc chronologiquement, Les Aventuriers de la Mer remplissent une période où, du côté de Fitz, il ne se passe pas grand-chose. Raconter le dîner de Fitz ou ses séances de jardinage aurait fait une histoire très médiocre ! Mais les événements qui se passent dans Les Aventuriers de la Mer changent le monde et affectent la vie de Fitz. Donc j'ai écrit la deuxième partie de La Citadelle des Ombres (trilogie The Tawny Man dans la VO, NDLR). Et je me suis dit : « Cette fois, c'est terminé. Voyons maintenant ce qui se passe au Sud, à Jamaillia, dans le Désert des Pluies… » Des choses captivantes se passaient là-bas, donc j'ai écrit Les Cités des Anciens pour les raconter. Puis je me suis demandé : « Combien de temps a passé ? Que fait Fitz depuis que le Fou est parti ? » Et je me suis rendu compte que les choses étaient en train de redevenir intéressantes pour Fitz et le Fou. C'est pour cela que j'écris cette suite.

Je crois qu'en tant qu'écrivain, nous devons être prudents avec les personnages de séries, notamment ceux que les gens apprécient. Certains lecteurs veulent toujours en savoir plus, même si l'histoire n'est pas passionnante. J'ai donc dû me poser la question suivante : si je n'avais jamais écrit quoi que ce soit sur Fitz et le Fou, voudrais-je quand même raconter cette histoire-là ? Et la réponse est « Oui, j'en ai vraiment très envie ! »

 

Peut-on quand même espérer qu'un jour, ce pauvre Fitz vive enfin tranquille et heureux?

Je l'ai laissé tranquille pendant des années… Et c'est lui qui se met dans des situations impossibles. Moi, j'essaie toujours de le tirer d'affaire. C'est lui qui prend de mauvaises décisions.

 

En parlant de personnages que les lecteurs aiment, le Fou est sans doute celui qui soulève le plus d'enthousiasme parmi vos lecteurs. Pouvez-vous nous dire quelque chose que vous savez sur le Fou, mais que vous n'avez jamais eu l'occasion de placer dans vos récits?

Nous savons qu'il aime les jolies choses. Peut-être que certains lecteurs n'ont pas conscience de l'importance que cela a, pour lui, de posséder de beaux habits et des bijoux. Même lorsqu'il était Fou du roi, il a toujours pris soin de son apparence, et cela a beaucoup d'incidence sur lui. Oh, il ne faut pas que je laisse échapper un spoiler… Autre chose : ceux qui ont lu les livres attentivement savent qu'il a une sœur. Au début de sa vie, il avait des parents très aimants, et cela aussi l'a affecté. Le fait de ne plus les avoir est terrible pour lui. Voilà ce que je peux vous dire… En revanche je ne connais pas sa couleur préférée !

 

Revenons au Soldat Chamane, qui a lieu dans un monde complètement différent. Comment résumeriez-vous cette série à un lecteur qui souhaiterait la découvrir ?

C'est l'histoire d'un garçon qui s'apprête à devenir un homme, et dont le chemin est tout tracé depuis sa naissance : il doit devenir le fils militaire de son père. Chaque fils de la famille a un rôle précis : il ne sera pas le fils héritier, ni le prêtre ni le cordonnier, il n'aura pas le droit de partir à l'aventure pour se construire son propre avenir. Voilà son rôle : il sera le soldat de la famille. Il doit être courageux, capable de recevoir un ordre et on espère qu'un jour, il saura donner un ordre. Et il est plutôt content de cette vie. Mais il arrive à un point où, pour une certaine raison, il lui devient impossible de continuer sur cette voie. Dans ces conditions, que va-t-il devenir ?

 

Dans ces romans, on voit des tribus nomades aux magies étranges, opprimées par une civilisation d'hommes blancs sédentaires. Vous êtes-vous inspirée de l'histoire de l'Amérique du Nord pour imaginer cet univers ?

Oui, en partie. Mais je me suis aussi inspirée de l'histoire de l'Inde et du Royaume-Uni, ainsi que d'autres histoires de cultures qui se rencontrent et s'entrechoquent. On s'élève les uns contre les autres pour faire la guerre, et les deux côtés en sortent changés. Peu importe que vous ayez gagné ou perdu : vous en êtes transformés. Regardez la nourriture britannique : nous avons maintenant le chutney, le thé… Depuis l'implication des États-Unis au Moyen-Orient, je peux entrer dans un magasin et acheter du jus de grenade, ce qui était impossible avant que nos soldats reviennent et disent : « C'était délicieux, il nous en faut ici ! » Dans certains cas, une guerre permet de commencer à comprendre l'autre culture. C'est quelque chose qui m'a toujours fascinée, depuis que j'ai étudié la conquête de l'Europe par les Romains. Dans la Guerre des Gaules, César écrit que la Gaule est séparée en trois parties distinctes – j'avais eu à traduire ce texte au lycée, en cours de latin. Soudain, je n'ai plus vu César comme un simple empereur romain, mais comme un anthropologue : il expliquait ces différents peuples qu'il découvrait en Gaule. Je suis fascinée par ces points où les cultures entrent en contact, se confondent, et par ce que nous en retirons. C'est un sujet très présent dans Le Soldat Chamane.

 

Est-ce pour cela que vous avez voulu que Jamère, le personnage principal, soit tiraillé entre plusieurs cultures ?

Il se situe en plein milieu de plusieurs cultures, en effet. Et il est exposé à une magie contagieuse, celle d'un autre peuple. Il ne la comprend pas, il ne sait pas comment la gérer. À un moment donné, il n'est plus capable d'affirmer : « Ça, c'est nous, et ça, c'est eux. » Je pense que certaines personnes de notre histoire, comme Jamère, ont été des ponts. Marco Polo, par exemple, est revenu en Europe et a raconté de magnifiques récits, il a rapporté des épices merveilleuses et des tas d'autres choses. Et par conséquent, les flux commerciaux ont augmenté. Si on prend l'Empire romain qui a rassemblé des peuples sous une seule bannière, a construit de grandes routes, répandu les thermes… Tout cela a contribué à abaisser les frontières.

 

[SPOILER Le Soldat Chamane] Vous avez évoqué la magie, qui affecte le personnage principal d'une manière très étrange… Comment avez-vous eu l'idée d'une magie qui fait grossir celui qui la possède ?

C'est un spoiler, mais j'ai quand même envie d'en parler. Il existe toutes sortes de héros : un héros comme Lancelot, qui est extrêmement laid dans Le Chevalier mal adoubé de T. H. White. On a des héros assassins, qui font des choses horribles au nom du bien. Mais il est très rare qu'on voie un personnage obèse. J'ai voulu voir s'il était possible d'avoir un héros qui ne soit pas beau ni charmant, mais qui essaie d'être fort, bon, honnête et de faire son devoir. Est-ce toujours un héros, ou être gros est-il inacceptable quoi que vous fassiez ? D'ailleurs, sur les couvertures américaines, vous ne verrez pas Jamère, ou alors il est dessiné au loin, et on ne distingue pas sa silhouette. L'éditeur a dû penser qu'aucun lecteur ne s'intéresserait à un livre dont la couverture représente une personne obèse. J'aime beaucoup ce personnage et je suis très heureuse de le voir sur la couverture française, même si à ce stade de l'histoire il n'est pas encore gros ! C'est assez dérangeant pour le lecteur : on rencontre le personnage alors qu'il est en pleine forme, mais il grossit au fur et à mesure, comme beaucoup d'entre nous, et il se demande alors si les gens peuvent passer au-dessus de son apparence et voir qui il est vraiment. Pouvons-nous regarder quelqu'un dont l'apparence nous dérange et vouloir quand même s'en faire un ami ?



[1] Jean-Luc Rivera est un passionné et un érudit de tous les genres de l'Imaginaire.

[2] Le Fou et l'Assassin et La Fille de l'Assassin, parus en 2014 et 2015 chez Pygmalion, commencent une nouvelle série qui fait suite aux aventures de Fitz dans le cycle La Citadelle des Ombres.

 



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