Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La valeur de l’auteur, par Marie Caillet

Auteur invité - 09.10.2017

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Chaque mois, ActuaLitté et la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse donnent la parole aux membres de l’association. C’est Marie Caillet qui évoque son métier. Et le regard que l’on peut porter.


« L’écriture est par excellence l’art de la lenteur. Ce n’est pas nécessairement ce qu’on désire entendre, en ces temps de vitesse et de gratification instantanée, mais c’est ainsi. » 

 

Cette citation d’Elizabeth Vonarburg me parle beaucoup, car elle fait écho à ma réalité d’auteure. Comme nombre de mes pairs, je suis confrontée à cette tension entre le temps souvent long de l’écriture, et celui, intense, de la production éditoriale. Deux réalités qui cohabitent et qu’il devient de plus en plus difficile d’équilibrer.  



Marie Caillet

 

Et pourtant, ces deux réalités font partie de notre métier : si l’écriture est un apprentissage complexe et pointu, il est tout aussi important pour un auteur de connaître le fonctionnement de la chaîne du livre. Nous faisons partie de cet ensemble, et nous avons besoin de savoir comment il s’articule pour nous professionnaliser.

 

Là aussi, cet apprentissage peut être long : à titre personnel, le déclic m’a pris plusieurs années, au fil de mon évolution dans le monde de l’édition, en tant qu’auteure d’une part, et d’autre part en tant que free-lance travaillant dans ce secteur. Une double activité professionnelle qui m’a conduite à me poser de nombreuses questions sur les conditions de travail actuelles des auteurs jeunesse. 

 

Une collaboration à équilibrer

 

Comme l’immense majorité des auteurs, j’ai signé mes premiers contrats d’édition avec l’éditeur pour seul interlocuteur. C’est une situation hélas généralisée, et qui pose de nombreux problèmes : le rapport auteur-éditeur est une collaboration, c’est certain. Nous souhaitons travailler et défendre ensemble un ouvrage du mieux possible. Cependant, une collaboration n’exclut pas que les deux parties aient des intérêts différents. 

 

Or, dans cette configuration, l’éditeur exerce un ascendant : c’est lui qui propose le contrat à l’auteur, tout en appartenant à une structure bien plus forte que l’auteur seul. L’éditeur a aussi recours à un service juridique, alors que l’auteur ne détient aucune expertise. Ce rapport déséquilibré entraîne bien souvent chez l’auteur un sentiment d’impuissance et d’isolement, qui peut se trouver décuplé lorsque l’éditeur profite de l’inexpérience et/ou de la jeunesse d’un auteur. À titre personnel, cela m’est arrivé lors de mes débuts : de 18 à 22 ans, j’ai travaillé sur ma première série chez un important éditeur sans toucher le moindre à-valoir. Autrement dit, sans aucune rémunération pour mon travail. 

 

Pour modifier cet état de fait, il est impératif que nous, auteurs, prenions l’initiative d’acquérir les outils et les informations relatifs à nos droits. Deux solutions s’imposent : sortir à tout prix de l’isolement, et élargir nos perspectives sur le milieu éditorial dont nous constituons pourtant la base. 

 

L’auteur, maillon d’un ensemble

 

J’ai signé mon premier contrat d’édition très jeune, avec une vision parcellaire du milieu éditorial dans lequel j’entrais. Il me semblait alors que l’essentiel du métier d’auteur résidait dans l’écriture, et que les « contrats-types » que l’on me soumettait ne nécessitaient pas d’être négociés, comme si la cession de mes droits n’était qu’une formalité. 

 

Ma vision des choses a évolué lorsque j’ai entamé des études dans les métiers du livre et effectué plusieurs stages, ce qui m’a permis de découvrir l’autre côté de la barrière. Mon Master d’édition en poche, j’ai entamé mon activité de free-lance dans ce secteur. Aujourd’hui, cela fait 3 ans que je travaille en indépendante. Ce choix professionnel m’a permis de travailler des textes en fonction de divers angles – editing, correction, lecture, rédaction de commandes, etc. 

 

C’est alors que j’ai commencé à mettre en parallèle ma situation d’auteure et ma situation d’indépendante, pour établir quelques constats troublants. Au-delà de la constante précarité liée à ces deux activités, je me suis rendue compte qu’il m’arrivait d’être payée, sur certaines missions d’editing, l’équivalent de ce qu’on propose à un auteur de roman jeunesse. Plus édifiant encore : en quelques mois, j’ai pu gagner le montant d’un à-valoir pour un roman en faisant simplement des lectures de manuscrits – lectures dont on connaît pourtant la faible rémunération. 

 

Le paradoxe est criant : les maisons d’édition déploient des dispositifs et des moyens pour repérer, traduire, corriger les titres qui leur permettront de pérenniser leur entreprise. Malgré leur situation incertaine, les lecteurs, les correcteurs, les préparateurs de copie sont rémunérés proportionnellement au temps et à la nature de leur travail. Nous savons que le secteur du livre, au sens large (édition, diffusion, distribution, commerce de détail, bibliothèques), représente plus de 80 000 emplois. Or, dans cette configuration, la situation de l’auteur paraît d’une fragilité incroyable, lui qui apporte pourtant la « matière première » de ce secteur économique et permet aux différents maillons de la chaîne du livre de vivre.

 

La nécessité d’ouvrir le dialogue

 

Entendons-nous bien : je sais qu’il est impossible de rémunérer un auteur en fonction de ses heures de travail. Nous tomberions sur des à-valoir faramineux. La situation n’est pas simple, j’en ai bien conscience. Je connais les problématiques éditoriales et je comprends qu’un éditeur ait un budget à gérer. La surproduction actuelle ne favorise pas non plus une rémunération décente de la majorité des auteurs, ce qui est un autre sujet de préoccupation. 

 

Cependant, je suis convaincue qu’il est possible de trouver un juste milieu pour contrer ce déséquilibre de considération. Dans l’état actuel des choses, je constate au quotidien que corriger, lire ou préparer un texte est mieux rémunéré que l’écrire. Cela me paraît très symptomatique de la faible reconnaissance qu’on accorde aujourd’hui au travail de l’auteur. 

 

Alors, que faire ? En France, le rôle de l’agent littéraire est encore très peu répandu. Les auteurs doivent en grande majorité endosser seuls les deux facettes de leur métier. Étant donné le fonctionnement actuel du système, il nous faut faire avec, et prendre à bras le corps cette double fonction – apprendre les tenants et les aboutissants des contrats, nous rapprocher de structures comme la Charte des auteurs illustrateurs, le SNAC ou la SGDL qui peuvent nous apporter les clés de compréhension qui nous manquent pour appréhender le monde du livre. 

 

Cependant, nous ne pouvons pas, à nous seuls, assainir la situation. Nous faisons partie d’un tout, et c’est en association avec ses autres maillons que nous avons une chance de rééquilibrer les choses. Reste à savoir de quelle façon. Réduire le rythme effréné des publications ? Généraliser une collaboration avec des agents littéraires ? Choisir de refuser de mauvaises conditions de travail ? 

 

À mon niveau, je n’ai pas de solution toute prête. Mais ce sont des questions qui, aujourd’hui, nécessitent d’être posées.

 

Marie Caillet



Les histoires sans fin