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Muriel Bloch : “Il ne faut pas avoir peur des contes, ils nous parlent des autres cultures”

Nicolas Gary - 03.07.2017

Edition - Muriel Bloch contes - cultures contes lecture - contes rue Broca Gripari


En conclusion de la matinée de présentation de leur rentrée, les éditions Magnard ont proposé quelques minutes de bonheur, avec la lecture d’un conte par Muriel Bloch. L'occasion pour l'auteure et conteuse, de défendre ce genre, jonction entre l'écrit et l'oralité. « Il ne faut pas avoir peur des contes », explique-t-elle, « Ils nous parlent des autres cultures, tout simplement ».

 

Rentrée littéraire Magnard
Muriel Bloch - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

ActuaLitté : D’où vous vient cette passion du conte ?

 

Muriel Bloch : Voilà des années que je m’intéresse à cette mémoire, et je pense que les contes nous la transmettent. D’autant mieux qu’elle nous est nécessaire pour avancer. Le conte est toujours porteur de culture et répond à une période d’acculturation, où tout se mélange, les gens ne savent plus différencier une histoire inventée d’une histoire traditionnelle, d’un mythe ou d’une légende.

 

Chaque récit a sa place : je défends le roman, la poésie, le théâtre, mais les contes ont une place à part, car ce ne sont pas des récits que nous inventons. Nous les recréons en les racontant, mais ils existent avant nous et doivent exister après nous. Ils nourrissent tant les plus jeunes que les grands, et quand on voit que des collections existent, ciblant des tranches d’âge, il est bon de rappeler que le conte s’adresse à tous.

 

Chacun prend et je crois que cela crée une tache indélébile, un peu comme la clef tachée de sang de Barbe bleue. 

 

Sans évoquer Bettelheim, les contes possèdent aussi un pouvoir structurant... Comment la lecture participe de la vie du conte ?

 

Muriel Bloch : Les contes sont faits pour être racontés, dans les livres, ils se reposent – c’est un temps de silence. Il faut les partager, et c’est dans l’air qu’ils se mettent à exister, devant un public. Cette vibration devient importante, et s’opère par la communication orale. Les livres importent, parce qu’ils permettent de conserver et préserver les récits. 

 

On trouve alors dans l’écriture même, une manière de pencher du côté de l’oralité. Là encore, c’est une approche spécifique : cela ne doit pas être trop écrit. Les gens évoquent toujours Perrault, les frères Grimm ou Andersen : c’étaient des gens de lettres, qui ont établi des textes très écrits – importants et précieux. 

 

Sauf qu’il existe des contes dans le monde entier, et je trouve que les éditeurs publient toujours un peu les mêmes, sans avoir la curiosité d’une mémoire qui est d’une richesse folle. Pour les trouver, on doit farfouiller, traduire, adapter : cela c’est mon métier. Je viens de la littérature écrite, et j’ai ce souci de faire des livres, et ainsi faire plaisir.

 

Comment expliquez-vous cette évolution dans les politiques éditoriales ? 

 

Muriel Bloch : Je ne pense pas qu’ils n’y croient plus, mais c’est devenu difficile, une certaine logique marchande s’applique. Les livres de conte, pour moi, incarnent le beau livre, ceux que l’on a envie de garder. Rien n’empêche les collections de poche, que les enfants pourront avoir et les parents emporter pour les vacances. Mais cette notion de bel ouvrage persiste.


  


 

Le travail d’illustration accompagne l’œuvre – pour le texte que je viens de raconter, La fille du marchand de figues de Barbarie, Sarah Loulendo a été splendide.

 

Vous intervenez également dans une école de Ménilmontant : à quelle fin ?

 

Muriel Bloch : Nous sommes allés, avec Joao Mota, qui m’accompagne à la guitare et aux percussions, dans cet établissement incroyable, où nous avons raconté en tout début d’année, des textes autour de la mythologie. Cela touchait aussi bien les petits de maternelle que les CM2. Toute l’école a été mobilisée autour de ces thèmes. Et au cours de l’année, ils ont grandi, et voici que nous les retrouvons pour leur raconter d’autres récits que ceux de la toute première rentrée des classes.

 

L’an prochain, ils continueront d’étudier des contes et des mythes traditionnels, encore et encore. C’est la volonté de la directrice, et c’est précieux.

 

Plus personnellement, quels univers préférez-vous ?

 

Muriel Bloch : Vous savez, je suis de la génération de Pierre Gripari, et du « Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière », dans Les Contes de la rue Broca. Maintenant, on ne se souvient même plus de l’auteur de La Sorcière du placard aux balais. C’est la merveille du conte que de redevenir anonyme.

 

Gripari a fait le chemin inverse : il avait une grande connaissance des contes, et particulièrement de la Russie. Et puis, il a écrit Le vampire de la place rouge, qui raconte le dégoût que ses voyages en Union soviétique lui ont inspiré, vis-à-vis des valeurs communistes. À la fin de sa vie, il était devenu particulièrement réactionnaire, mais a conservé cette culture du conte. Il a ainsi eu l’intelligence de les écrire avec une grande simplicité et de les adapter au quotidien des enfants. L’épicerie de papa Saïd, et tout cet univers urbain s’y exprime très bien — celui d’une époque, en tout cas.

 

Je n’ai pas de culture favorite, bien que j’ai été élevée dans la tradition juive, où les contes ont toujours été une manière de faire comprendre le monde. Alors, je me promène et j’essaye — une vie n’y suffira pas — de rencontrer différentes cultures. C’est pour cela que j’évoquais mon travail sur les mythes amazoniens. Joano Mota, le musicien avec moi, est originaire de la Guinée-Bissao, et en lien avec son univers musical je cherche donc des contes qui viennent de cette partie du continent.

 

Mais j’aime tout autant les contes de la Caraïbe, que ceux populaires français, japonais, et bien d’autres. Celui que j’ai raconté, tiré du monde arabe, j’étais contente de pouvoir le présenter. Et demain, je m’investirai tout autant pour un texte nordique ou inuit. 

 

Il existe une universalité, mais qui n’est pas une couverture. Avant tout, il faut raconter en fidélité à ces différentes cultures, tout en les trahissant, puisque je ne parle pas ces langues. Il suffit qu’une part de ces textes me touche et, à partir de là, tout passe par moi, sans que ce soit moi. C’est une mémoire plus forte que la mienne.

 

 

 

 

L’enfant, le jaguar et le feuMuriel Bloch, illustrations Aurélia Fronty - Editions Magnard Jeunesse - 9782210960176 – 16,90 €

La fille du marchand de figues de Barbarie – Muriel Bloch, illustrations Sarah Loulendo – Editions Magnard Jeunesse - 9782210962743 – 16,90 €



Les histoires sans fin

Pour approfondir

Editeur : Magnard
Genre :
Total pages : 40
Traducteur :
ISBN : 9782210962743

La fille du marchand de figues de Barbarie

de Bloch, Muriel ; Loulendo, Sarah

A Alep, un marchand de figues de Barbarie est arrêté par décret du roi, car le souverain ne supporte plus les vendeurs ambulants dans la rue. Mais comment sa fille Selma survivra-t-elle si son père est enfermé ? Sans plus attendre, Selma décide de tout faire pour le sauver. Ayant appris que le roi organise une fête en l'honneur de son fils, la jeune fille emprunte une belle robe, des souliers à talons, et du maquillage à ses voisines pour tenter sa chance à la cour. Mue par l'urgence du désespoir, Selma se présente au palais, et rien ni personne ne l'arrêtera !

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