Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Seuss est un jongleur avec les mots, c’est un illusionniste” (Stephen Carrière)

Fred Ricou - 10.07.2017

Edition - Dr. Seuss - Dr. Seuss Le Nouvel Attila - Benoit Virot Nouvel Attila


Le Chat Chapeauté, Le Grinch, Le Lorax… En France, ces titres évoquent des films plus ou moins réussis avec Mike Myers ou Jim Carrey. Aux États-Unis, c’est une tout autre histoire. Ils font partie du répertoire classique de la littérature jeunesse et leur illustre auteur le Dr Seuss, décédé en 1991, est l’un des plus dignes représentants. Presque jamais traduit en France, la maison d’édition le Nouvel Attila, s’y attelle… 

 


 


Benoit Virot, l’éditeur du Nouvel Attila, l’affirme : « C’est une œuvre à 90 % inédite, puisque sur une soixantaine de volumes publiés aux États-Unis, seulement quatre avaient été traduits en français. Deux à l’école des loisirs, il y a trente ans, deux chez Pocket il y a quinze ans […] et qui ont été des échecs commerciaux dans les deux cas. »

Ce sont surtout les difficultés de traduction qui n’ont pas donné de suite à ces deux essais. Alors qu’aux États-Unis, certaines phrases des livres de Dr Seuss sont citées dans les conversations les plus anodines, au Sénat américain, des passages de son livre Les œufs verts au jambon sont même apparus dans les discussions autour de la réforme de la santé, il reste en France un auteur méconnu. 

 

« On n’avait pas encore trouvé la voix et le rythme nécessaire à l’étranger. C’est une performance de traduction de réussir à se glisser dans ce rythme, cette scansion et ce réseau de sonorités » note l’éditeur. Et cette « voix » est devenue celle de Stephen Carrière, éditeur lui-même des éditions Anne Carrière : « J’avais très envie de le faire. Et comme [Benoit Virot] était en train de faire des essais, j’ai passé le casting. » 

 

Comme Disney qui surveille le moindre détail dans les traductions de ses dessins animés, l’agent qui représente Dr Seuss en France est extrêmement vigilant. « Ils m’ont demandé un traducteur unique pour toute l’œuvre. Nous en avons acheté 16 et ils seront tous traduits par Stephen Carrière » insiste Benoit Virot. 

 

Et c’est là où cela devient un véritable casse-tête pour le traducteur, même si de l’autre côté, les éditeurs américains ne maîtrisent pas très bien le français, ils vérifient comment est traduit le titre, les correspondances, les répétitions, la longueur des vers : « Stephen a transposé énormément ce que l’on devait perdre en brièveté des mots. L’essentiel des textes chez le Dr Seuss sont des mots d’une syllabe qui riment entre eux. Et c’est vain de vouloir le retranscrire tel quel. Il a inventé des onomatopées, instauré des néologismes, en inventant un champ lexical adapté à tel animal… Et du coup il y a une jonglerie verbale très convaincante qui recrée de la musicalité là où l’on en perdait dans la stricte imitation des rythmes et des assonances. » 

 

Stephen Carrière a passé beaucoup de temps pendant son enfance, son adolescence et son parcours professionnel dans le monde anglo-saxon : « J’aime beaucoup la musicalité de Dr Seuss, c’est un univers qui m’est très familier. » Et, malgré tous les pièges, l’éditeur/traducteur a été adoubé par les éditions américaines.



 

« C’est un véritable défi à chaque album. Ce qui est fascinant chez Seuss, c’est le personnage de l’écrivain lui-même qui se solidifie dans ma conscience. C’est surtout la rencontre avec le plus grand obsessionnel que je n’ai jamais vu. À partir du moment où l’on passe beaucoup de temps à chercher des solutions, et donc à entrer dans sa phrase, sa logique, dans ses concordances… En fait la vraie difficulté quand on veut traduire Seuss, c’est de n’en traduire qu’un seul. C’est en travaillant sur plusieurs, et en lisant et en analysant, que l’on trouve en fait, quelque chose qui commence à ressembler à un paysage. » 

 

C’est l’avantage de l’album, le peu de mots que comporte chacun permet effectivement de mieux comprendre l’auteur, la façon dont il travaille son œuvre. Une solution à un problème dans un album peut permettre à un autre problème d’être résolu. Stephen Carrière est totalement admiratif de l’auteur qu’il traduit « C’est un galérien, un marathonien. Chaque mot est le résultat d’un travail, d’un retravail, de corrections et à la fin, ce qu’il transmet c’est de la légèreté, de la fantaisie, de l’espièglerie… […] c’est aussi l’un des plus grands illustrateurs de son siècle. » Et le traducteur le confirme : « Seuss est un jongleur avec les mots, c’est un illusionniste. » 
 

La saine pagaille du Dr. Seuss


Le Dr Seuss recommence donc sa carrière à titre posthume en France avec les éditions Le Nouvel Attila grâce à des lectures, des spectacles, concours et autres partenariats. La jeune maison d’édition met en avant une légende de la littérature jeunesse anglo-saxonne, et la question que l’on peut se poser maintenant est de savoir si le succès sera-t-il le même dans le monde francophone qu’il ne l’est aux États-Unis depuis plus de 60 ans ? À suivre donc… dans 60 ans !


Le Chat chapeauté – Dr Seuss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stephen Carrière – 9782371000193 – Le Nouvel Attila – 12 €
Comment le Grinch a volé Noël – Dr Seuss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stephen Carrière – 9782371000209 – Le Nouvel Attila – 12 €
Un poisson, deux poissons, un poisson rouge, un poisson bleu – Dr Seuss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stephen Carrière – 9782371000216 – Le Nouvel Attila – 12 €



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