D'un monde d'infox au royaume des Tièdes : where is my mind...

Nicolas Gary - 22.03.2019

Edito - bien pensance livres - censure lecteurs sensibilité - livres publication édition


EDITO – Revenus récemment sous le feu des projecteurs, les Sensivity Readers ont fait leurs premiers pas voilà quelques années. Chargés de donner leur opinion, notamment sur ce qui touche aux personnages, ils incarnent un ordre moral, une sensibilité politiquement correcte — autant qu’ils assurent une cohérence et une authenticité des informations. 

Cappella Sistina \ Vatican
Maurice T. CC BY NC 2.0

 
Sorte de décodeurs de luxe dans un monde d’infox — les fake news… – ces lecteurs couvrent un champ d’action complexe, entre censeur chargé de défendre les bonnes mœurs et chasseur d’âneries flagrantes. En réalité, on pourrait estime qu’ils font, d’une manière comme d’une autre, un travail éditorial – à partir du texte que l’auteur fournit, l’éditeur apportre en effet son regard, avec plus ou moins d’implication. Le grand écart entre police de la pensée et nuancier se retrouve pourtant dans la fonction du sensivity reader.
 

Redouter le faux pas, ou la vindicte publique ?


Il est vrai qu’en ressort avant tout la dimension craintive et la peur panique du bad buzz — quand bien même chacun sait qu’il n’existe pas de mauvaise publicité. Mais l’effroi que les réseaux sociaux peuvent susciter, quand ils se changent en inconscient collectif, beuglant d’une seule voix, comme possédé par le démon de la bien-pensance… cela terrorise à tort ou raison. Qui s’est confronté à cette puissance sans visage sait combien on se passerait volontiers de l’avis de ceux qui n’avaient jusqu’à lors rien pour le donner — et l’on s’était bien gardé de leur demander.

Ce que Jacques Desse, de Chez les Libraires associés, en retient, c’est cette parenté avec le métier auparavant exercé par des fonctionnaires — œuvrant pour l’État ou l’Église, ce qui revenait à peu près au même. « Avant la Révolution française, on appelait ça “l’approbation”, et dans le domaine religieux le “Nihil obstat”. L’ouvrage était lu sur manuscrit, si le censeur n’y trouvait rien qui soit contraire aux “bonnes mœurs” ou à la doctrine catholique, le livre recevait l’autorisation de paraître (“privilège du roi” ou “imprimatur”) », rappelle-t-il.

Bibliomab avait consacré un long billet à la question de ces censeurs ecclésiastiques, entre autres, mandatés pour s’assurer de la bonne conformité des livres proposés à l’impression. Ces derniers avaient pour première consigne de respecter les enseignements de l’Église. 
 

Quand les papes coinçaient la bulle


D’ailleurs, c’est bien d’une bulle papale — sorte de communiqué de presse officiel du Vatican — qu’est né ce principe d’approbation. Dans Inter sollicitudines, signé par Léon X le 4 mai 1515 (et qui n’a pas eu besoin, lui, d’imprimatur), le Pape apprécie la création récente de l’imprimerie. Car cet outil servira la cause de l’église, permettant de produire plus de textes et d’évangéliser en masse — une campagne de lobbying intense en perspective, rudement efficace.

Mais dans le même temps, le Pape redoute les méfaits que cette machine entraînera : si l’Église peut communiquer ses commandements avec abondance, des opposants pourraient s’en emparer à des fins inverses. Et, ô hasard, c’est justement avec l’imprimerie que la réforme protestante se démarque et à laquelle elle recourt pour dispenser sa Bonne Parole à elle… Léon, qui a laissé une réputation de protecteurs des arts, comprend la difficulté, et décide dans sa bulle d’enfoncer le clou.



 
Ses précédesseurs, Innocent VIII en 1487 (on lui doit d’avoir élargi le périmètre de l’Inquisition à la chasse aux sorcières…) et le pape Alexandre VI en 1501, dans leurs bulles respectives, avaient déjà mis l’accent sur le contrôle des textes. L’imprimatur a ainsi vu le jour, soutenu par l’autorité d’un évêque et d’un inquisiteur, chargés, au sein de leur diocèse, de nommer l’expert qui apposera sa validation. (voir sur Wikipedia)

La licence d’impression ainsi délivrée — sous peine d’excommunication si la démarche n’était pas respectée — permettait au livre de vivre sa vie.  
 

L'ère du tiède est instaurée


Un point diffère tout de même largement entre ces méthodes de censure et de privilèges, qui ont évolué avec le temps, et l’apparition des sensivity readers. Autant la création d’un Index Librorum Prohibitorum, en 1559, introduisait le règne d’une pensée que l’on ne pouvait pas attaquer — il est connu, tout calembour mis à part, que le roi n’était pas un sujet facile. Étaient alors frappés d’interdiction ceux qui franchissaient la ligne rouge.

Avec l’ère du Sensivity Readers, il n’existe plus de ligne rouge identifiée : on entre dans l’ère du tiède, du fade, du mi-parcours, où l’on ne verse ni d’un côté ni de l’autre. Ne pas froisser les susceptibilités des uns, des autres, et des tiers surtout. Marcher sur des œufs, et opérer une autocensure intellectuelle, nourrie par de possibles Tartuffes de la pensée unique. 

Petit rappel, à toutes fins utiles : « Je connais tes œuvres, que tu n’es ni froid ni bouillant. Plût à Dieu que tu fusses froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » C’est dans L’Apocalypse de Saint Jean (3 ; 14-15). Un bouquin qu'aucun Sensivity Reader n'a pris le temps de consulter, assurément... 


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