De Baudelaire à Orelsan, “outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs”

Nicolas Gary - 19.02.2016

Edito - Orelsan rappeur - chansons textes - Baudelaire Rimbaud


Qu’est-ce que la liberté d’expression ? Un ouvrage retiré de la vente pour une phrase que son éditeur qualifie de « banalité affligeante », et bim, une condamnation. Mais toute la semaine, les médias ont pu amplement gloser sur le cas Orelsan. Ce rappeur français, originaire de Basse-Normandie a été relaxé le 18 février. Il est libre, Orel ?

 

Orelsan

 

 

Les chansons d’Orelsan sont souvent absurdes, désabusées, mélancoliques. Parfois, elles font rire. Leur stupidité congénitale, ouvertement revendiquée – et savoureuse – ne manque pas la cible. La plainte qui était donc déposée par plusieurs collectifs de défense des droits des femmes était tout à fait justifiée. Parce que c’est leur rôle de ne rien laisser passer, de ne pas s’autoriser la moindre forme d’humour, parce qu’ils ne peuvent pas accepter que l’on fasse de l’humour de la sorte. 

 

Franck Splenger, éditeur du livre réunissant Alain Soral et Éric Naulleau, se voit contraint de retirer l’ouvrage de la vente. Il analysait cette situation comme « extrêmement sévère, pour des propos d’une banalité affligeante. C’est le reflet de ce que notre société est en train de devenir. Chaque élément critique ou acerbe est frappé : dans ce cas, on a pris un marteau-piqueur pour taper un moucheron ». 

 

Mais alors, Orelsan, dans tout ça ?

 

D’abord, il n’a toujours pas écrit de livre, et l’édition n’a donc que peu de raisons de s’intéresser à son cas. C’est oublier pourtant que le chanteur a fait l’objet d’une censure dans les bibliothèques parisiennes. En 2009, la Ville de Paris décide en effet de retirer de certains établissements de prêt l’album Perdu d’avance. Un cas de censure, dénoncé par les syndicats. En cause, une chanson qui n’y figurait même pas : la fameuse Sale pute.

 

Clairement violente, clairement perturbante, dérangeante, on condamnait le chanteur sur les propos, lui prêtant de mauvaises intentions. Sa réaction d’alors n’avait pas suffi : dans un communiqué, il précisait qu’« en aucun cas ce texte n’est une lettre de menaces, une promesse de violence ou une apologie du passage à l’acte. Comme toute création artistique, aussi violente soit elle, cette narration ne peut et ne doit pas être sortie de son contexte ».

 

La ligue des droits de l’Homme avait pourtant pris la défense du jeune homme. « La Ville de Paris jouit d’un prestige culturel qui lui impose d’être exemplaire. Ce CD reçu par la médiathèque n’enfreint aucune loi et aucun juge n’a été saisi de son contenu. Il ne peut donc être retiré : la censure des textes évoque irrésistiblement les pratiques de municipalités d’une tout autre couleur politique. Chacun d’entre nous a ses convictions, ses goûts, et juger pour les autres est toujours particulièrement dangereux. »

 

À cette époque, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture avait pris la défense d’Orelsan. Il parlait d’une polémique ridicule : « Orelsan exprime le dépit amoureux, avec des termes qui ne sont pas les miens, moi, je ne parle pas exactement la même langue, mais il a tout à fait le droit de l’exprimer. »

 

Et d’ajouter : « Rimbaud a écrit des choses bien plus violentes et qui sont devenues des classiques. Je ne sais pas si les chansons d’Orelsan deviendront des classiques, mais en tout cas ce qui est certain c’est que c’est beaucoup d’agitation pour rien et qu’il a le droit tout à fait légitime de composer sa chanson et de la chanter où il veut. »

 

Les bibliothécaires eux-mêmes avaient apporté leur plein soutien : « L’ABF exprime très fermement sa désapprobation devant ce cas de censure caractérisée, puisque l’œuvre incriminée ne tombe pas sous le coup de la loi, et réaffirme son opposition aux interventions politiques visant à empêcher la diffusion de la culture et de la création, notamment au sein des bibliothèques. »

 

Rimbaud, Orelsan, ou encore le procès de Baudelaire en 1857, où le poète est condamné pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Hier, Charles accusé d’immoralité. Aujourd’hui, Orelsan frappé. Et pourtant « ils sont cool ».