Edito : Amazon et Anne Hidalgo, solitude des libraires et champs de coton

Nicolas Gary - 24.06.2016

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Dans un ouvrage paru en mars 2013, celle qui était alors candidate explique : « J’aurais pu être ministre, on me l’a proposé. Mon ambition est ailleurs : je suis candidate pour devenir la prochaine maire de Paris. » Quelque trois années plus tard, voici que la mairie fait face au déploiement d’un Américain dans ses rues. Livrer les Parisiens en une heure, le défit d’Amazon, inquiète, finalement, les pouvoirs publics. Déprimant.

 

Anne Hidalgo - Prix Clara 2015

Anne Hidalgo - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Prime Now a été présenté voilà une semaine : un centre de distribution basé dans le XVIIIe arrondissement, et 18.000 références disponibles, avec près de 4000 produits alimentaires. Et la mairie n’a rien vu venir. Les fruits et légumes sont pourtant en provenance du marché de Rungis. Dans le communiqué diffusé la semaine passée, la mairie déplorait de n’avoir été alertée que quelques jours avant la mise en place du service. Première question : les sociétés ont-elles donc l’obligation de prêter allégeance ? 

 

Pire : la mairie affirme qu’elle se montrera vigilante quant à 

 

la préservation du commerce de proximité ; la qualité de vie des riverains au regard de la logistique du centre et du trafic des véhicules de livraison ; le degré de pollution généré par les véhicules et l’activité du lieu ; la politique de ressources humaines menée par Amazon.

 

Touche pas au commerce indé – enfin une partie...

 

Majestueuse, la démarche a pourtant quelque chose de croche. Anne Hidalgo promet par ailleurs de solliciter le législateur, pour « éviter que de tels services ne viennent à constituer une concurrence déloyale à l’égard des commerçants et des artisans ». Seconde interrogation : la mairie de Paris n’a-t-elle jamais entendu parler des librairies ? 

 

Nous le rappelions la semaine dernière : la livraison à domicile de produits alimentaires frais entre en concurrence directe avec des groupes qui sont en mesure de regarder Amazon droit dans les yeux, sans se démonter. Carrefour et Amazon ont, peu ou prou, le même chiffre d’affaires – 86,3 milliards € pour le premier, 107 milliards $ pour le second. Au taux de change, Carrefour rend 10 milliards à Amazon... 

 

La plus grande des librairies indépendantes – Mollat, à Bordeaux – représentait 25,1 millions d’euros en 2015. La puissance financière n’est pas tout à fait la même. Pourtant, voilà des années que la librairie, partout en France, assure qu’Amazon déstabilise sa situation. Sauf que, pour la Mairie de Paris, « les équilibres commerciaux parisiens » semble n’importer que si ceux de la grande distribution menacée pèsent également dans la balance. 

 

Pour sa défense, rappelons que rien n’a encore prouvé que les ventes internet fragilisent la librairie indépendante. Mais soit. Depuis des années, les libraires tentent d’obtenir gain de cause, leur syndicat se bat pour faire entendre raison... et rien, ou si peu, n’arrive. Il fallait attendre que Carrefour se sente menacé, directement. 

 

Selon que vous serez puissant ou misérable...

 

Les arguments d’Anne Hidalgo deviennent alors un brin légers : la pollution générée par les véhicules, le trafic dû aux livraisons... tout cela ressemble à des prétextes. Oh, pour les libraires, il y eut bien cette déclaration d’intention, en 2014

 

Une attention particulière devra être portée, en lien avec Olivia Polski, aux commerces culturels de proximité, notamment les librairies, les disquaires et les galeries d’art, en agissant chaque fois que possible sur le coût du foncier, en leur offrant plus de visibilité sur les supports de communication de la Ville, en favorisant leur mise en réseau, en les associant aux grands événements culturels parisiens.

 

 

mais de concurrence avec le marchand américain, pas un mot. Et surtout, les garanties électorales passées seraient rapidement balayées par des libraires, qui expliquaient alors : 

 

Ce n’est pas une question de moyens : sauver les librairies parisiennes ne coûterait pas très cher. C’est plutôt une question de volonté politique, et d’attention quotidienne, qui semble avoir fait totalement défaut à la Ville (hormis dans les 5e et 6e arrondissements…). Non seulement la municipalité n’a rien fait pour prévenir cette éviction, mais il arrive même qu’elle en soit à l’origine. (voir la lettre ouverte à Anne Hidalgo)

 

 

Dont acte.

 

Mais l’observateur vigilant y trouvera plus encore : avec ce communiqué, outre que la mairie finit par ouvrir les yeux, elle a l’art et la manière de prendre ses concitoyens pour des buses. Si payer, c’est voter, Paris est donc en train de quémander des voix : acheter chez les indépendants et commerces de proximité, pour affirmer son soutien à la mairie en place.

 

Amazon, qui livre dans la capitale en une heure, n’a rien d’un progrès. En revanche, estimer que les consommateurs ne savent pas décider en conscience de ce qu’ils veulent– ni de ce qui est bon pour l'avenir –, revient à une régression. D’aucuns y verront une angoisse municipale à peine voilée ; d’autres, plus optimistes, opteront pour l’erreur de communication. 

 

Les Parisiens, dans tous les deux cas, se demanderont longtemps pourquoi la sonnette qu’ont tirée les libraires a moins bien retenti aux oreilles de la mairie que celle brandie par la grande distribution...