Edito : Carrefour, un libraire indépendant comme les autres

Nicolas Gary - 17.06.2016

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« Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir », disait CS Lewis, et certainement trouvera-t-on ailleurs cette idée. Reste que la semaine a apporté son lot de raisons d’ouvrir les yeux, et qu’il faut avoir un certain sang-froid pour continuer de faire l’autruche. Apple d’un côté, Amazon de l’autre : les deux Américains ont posé leurs marques, dans deux domaines distincts. Sans que ne plane le moindre doute sur les intentions...

 

Zlatan Ibrahimović

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

En ouvrant avec prudence et discrétion iBooks Editions, Apple a mis le premier pas dans le monde éditorial. Un pied glissé dans l’entrebâillement de la porte, presque timide : le principe est simplement de proposer gratuitement des contenus supplémentaires, produits par les auteurs mêmes. Dans le domaine de la romance, on salive : les écrivains qui explorent leurs univers complètent, affinent, détaillent la psychologie des personnages... Bref, des bonus en pagaille.

 

Et non seulement l’information est passée inaperçue, mais, surtout, personne ne mesure que cette approche gentillette cache évidemment bien plus d’ambitions. Parce que si Amazon a ouvert voilà bien longtemps ses propres branches éditoriales, avec des filiales et des romans à foison, Apple n’aurait aucun intérêt à s’en priver. Comme iBooks Editions se concentre pour l’heure sur des auteurs qui, en numérique, au moins, passent par l’autopublication, il y a loin de la coupe aux lèvres... Vraiment ?

 

Une pareille décision se discute certainement dans les hauts conseils de l’entreprise, avec un rétroplanning sur plusieurs années. Mais nul doute : le plan existe, et l’arrivée d’Apple dans l’édition se compte en mois, désormais. Progressivement, bien sûr, mais la machine est enclenchée.

 

L’autre élément vient donc d’Amazon : avec le déploiement de son service de livraison expresse, en moins d’une heure, la firme entend servir tout Paris en fruits et légumes. Des produits frais, qu’Amazon pourra apporter directement à domicile, voici qui serait plaisant. La firme avait déjà montré les crocs aux États-Unis, il suffisait qu’elle décide de se développer en France.

 

Sauf que l’on ne parle pas ici d’une concurrence avec des libraires, ou de pressions contractuelles sur des éditeurs : là, c’est la grande distribution, qui s’apprête à voir rouge. Avec 84 milliards € de chiffre d’affaires en 2014, Carrefour est assez proche de ce que peut réaliser Amazon et ses 107 milliards $ de 2015. Et les Auchan, Leclerc et consorts n’apprécieront pas que l’on roule de la sorte sur leurs plates-bandes. Et l’on parle de structures qui ont un tout autre pouvoir financier que Hachette, filiale de Lagardère, avec 7,1 milliards € de CA en 2014. 

 

 

 

Après les librairies indépendantes, entendra-t-on la grande distribution se plaindre d’une concurrence déloyale ? Un nouveau lobbying verra-t-il le jour, pour demander à l’Etat français d’imposer à Amazon de payer des impôts selon le chiffre d’affaires qu’il réalise sur le territoire ? La concurrence sera déclarée illégale, avec les services de livraison aujourd’hui déployés, les guerres de tranchées reprendront.

 

Que faire de tout cela ? Se lamenter de voir que les structures américaines avancent en ordre de marche avec la précision d’une montre suisse, et, surtout, qu’elles ressemblent à des broyeurs méticuleux ? Saluer les capacités d’innovation constantes et se préparer à consommer américain plus que jamais ? 

 

Quand Amazon inaugura son site en ligne français, des témoins rapportent que les éditeurs se gargarisaient, coupette de champagne en main : « Acheter des livres sur internet, vous imaginez ? Cela n’arrivera jamais. » Bien sûr que non, c’est évident.

 

Autant que ça l’était à l’époque.