Edito : Dans les écoles de New York, Amazon recrute ses prochains clients

Nicolas Gary - 22.04.2016

Edito - Amazon Kindle New York - manuels scolaires numérique - marché livre éducation


Le contrat tant attendu entre la ville de New York et Amazon a donc été signé : le revendeur sera désormais le principal fournisseur de manuels scolaires numériques et d’autres ressources pédagogiques pour les écoles du district. Soit plus d’un million d’élèves qui basculeront dans l’écosystème Kindle – bien que l’accord ne concerne pas les appareils, mais uniquement la partie contenu.

 

Kindle Storyteller - Frankfurt Buchmesse 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L’accord signé pour les écoles publiques se chiffre donc bien à 34,5 millions € sur trois années et pour chaque livre numérique vendu, Amazon percevra une commission entre 10 et 15 %. Le partenariat débutera, comme prévu, en 2017, et pourra être étendu à cinq années si la première salve s’avère concluante. 

 

Selon les termes du contrat, au cours de la première année, le département Éducation de New York devrait acheter pour 4,3 millions $ de contenus, puis 8,6 millions la deuxième et 17,2 millions au cours de la troisième.

 

Là où le bât blesse gentiment, c’est qu’Amazon pourra désormais communiquer sur sa prétendue interopérabilité. En effet, on lit déjà dans la presse que les ebooks achetés par la Big Apple seront disponibles sur lecteurs ebook (les Kindle exclusivement), mais également tablettes, smartphones, ordinateurs et PC portables. 

 

La firme de Jeff Bezos ayant déployé des outils logiciels pour permettre et faciliter la lecture des œuvres tout en restant dans l’univers Kindle, les ouvrages deviennent accessibles partout. Et pourtant, les utilisateurs resteront maintenus dans l’univers Kindle – autrement dit, impossible de sortir des solutions de la firme. 

 

Recruter ses clients dès le plus jeune âge, quelle belle idée

 

Un mal ? Assurément pas... si l’on reste borné à une optique de consommation court-termiste. D’abord, parce que les outils Kindle sont d’une simplicité d’utilisation évidente – et qu’après tout, le client n’a pas nécessairement envie de la liberté d’un format ouvert. Comme il est même possible de lire des fichiers Kindle sur un iPad, grâce à l’application idoine, pourquoi s’embarrasser de questions superflues ?

 

Mais dans un territoire où l’on prête volontiers 80 % de parts de marché à Amazon, que penser de cette nouvelle ? Simplement qu’après le monde de la littérature, issue des catalogues d’éditeurs traditionnels, celui constitué des ouvrages d’auteurs indépendants, c’est désormais à travers le monde scolaire qu’Amazon va poursuivre son déploiement massif. Quand dans trois ans, on se rendra compte que Kindle représente 95 % de parts de marché du livre numérique, il sera trop tard pour pleurer. 

 

L’éducation était encore le dernier bastion – oserait-on parler de résistance ? – où la société n’avait pas encore mis les pieds. Il faut pourtant bien que l’industrie du livre vende, et supporter cet exécrable marchand, parce qu’il vend, et vend bien.

 

Un mal, donc ? Assurément : nul besoin d’être Pythie ni Cassandre pour prédire la suite des événements. Amazon vient de remporter son premier marché public, les autres suivront, la domination se poursuivra, s’étendra même de plus belle. Le format propriétaire et l’écosystème numérique qui l’encadre viennent de remporter une nouvelle bataille. 

 

Et pendant ce temps, l’optimisation fiscale, les conditions de travail dans les entrepôts de stockage, les mauvaises manies de la firme continueront. Voilà trois ans à peine, le président Barack Obama avait amplement salué l’entreprise qui ouvre des débouchés professionnels, génère de l’emploi – précaire ? Cela n’a que peu d’importance. Obama saluait un, « excellent exemple de société qui investit dans les travailleurs américains, et la création de bons jobs avec des salaires élevés ». 

 

Cette même société qui, fin 2014, menaçait de délocaliser des emplois, si on l’empêchait de déployer sa batterie de drones

 

Il suffira d’étendre la dimension matérielle aux accords passés, en plaçant dans les mains de chaque écolier une tablette Kindle Fire pour que se déroule la suite du plan. Les enfants formés avec la dimension logicielle n’auront aucun mal à devenir des clients, et la génération suivante aura déjà les outils pour réaliser ses achats. Rendez-vous en 2020, pour compter les points.

 

Il y aura alors des vidéos produites par les studios Amazon, des ouvrages issus des programmes de publication Amazon, prochainement de la musique enregistrée par la Major Amazon, et des offres illimitées pour toutes ces choses. Sans compter les applications ludiques, pédagogiques, pratiques, etc., compatibles sur la tablette, grâce à Android. 

 

Bienvenue dans un monde meilleur – celui qui illustre parfaitement combien le mieux est l’ennemi du bien.