Longue vie aux "contenus culturels", qui alimentent le piratage

Nicolas Gary - 04.09.2015

Edito - contenus culturels - benne ordure - contenant dématérialiser


Depuis quelques années, l’expression « contenus culturels », s’est imposée, pour désigner les œuvres de l’esprit, dématérialisées. Un mouvement similaire à celui qui avait vu apparaître en français le terme « digital », évoquant tout ce qui touche au numérique. De quoi semer la confusion dans l’esprit de ceux qui mettent le doigt dessus. Mais ces « contenus culturels », dans quels contenants les mettre ?

 

Incitation à la lecture

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Selon le Larousse, un « contenant » est ce qui contient quelque chose. On parle aussi de récipient ou d’emballage. Livres numériques, musique, séries télé, jeux vidéo, ne sont désormais plus que des contenus à mettre dans des contenants. Bien entendu, dans un pot de Nutella, c’est la pâte au chocolat/noisette/huile de palme que l’on convoite. Et la littérature le clame depuis longtemps : 

 

L’amour est tout, — l’amour, et la vie au soleil.

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

 

On remerciera Alfred de Musset pour cette intervention. Or, on prête à Confucius un joli mot. Interrogeant le philosophe chinois sur ce qu’il ferait si on lui donnait tous les pouvoirs : « Je commencerai par rendre leur sens aux mots. »

 

Si les industries culturelles souhaitent travailler à quelque chose d’utile, il leur serait profitable de méditer sur cela. « Rendre leur sens aux mots. » Et l’industrie du livre clame que l’on ne vend pas des œuvres de l’esprit, vecteur de liberté d’expression et de transmission des idées.

 

Il serait alors bon, et assurément profitable qu’elle commence par ne plus confondre le pot de yaourt avec le lecteur ebook dans lequel on charge ses livres. Car c’est là courir le risque d’assimiler un produit laitier fermenté à la Comédie humaine, devenue un vulgaire contenu...

 

L’image de « contenu culturel » est pourtant indissociable du terme « digital » : c’est avec la dématérialisation des œuvres que le premier est apparu, entraînant l’avènement du second. Et c’est ainsi que les industries culturelles se sont tirées dans le pied, une balle empoisonnée. 

 

D’un côté, on trouve donc des smartphones, appareils de lectures, tablettes, lecteurs ebook, baladeurs MP3, etc., vendus plus ou moins chèrement par les constructeurs. Ces fabricants ont su valoriser leur produit, pour en faire des objets de convoitise. Le désir mimétique qui fait converger le regard d’un consommateur vers ce que possède son voisin, a achevé le travail. Un peu de publicité couronne l’ensemble. 

 

L’importance de posséder l’une de ces machines a fini par supplanter l’importance première des œuvres qu’elles permettent de découvrir. Ou redécouvrir. Et en s’appropriant le terme de « contenu », avec l’adjonction de « culturel », pour espérer le différencier d’une conserve de maïs, l’industrie a entretenu le cycle de lutte contre le piratage qu’elle entendait éradiquer.

 

Canned

F Delventhal, CC BY 2.0

 

 

Puisque d’un côté les fabricants s’imposent comme des maîtres de marketing, de l’autre, l’industrie culturelle dans son ensemble s’est rabougrie, se réduisant à la portion congrue du « contenu culturel ». Si l’on ne peut reprocher à personne d’aimer le maïs en boîte, il devient évident que l’on n’a plus la même considération pour une œuvre de l’esprit, devenu contenu – mise sur le même plan que le maïs. Ou petits pois, haricots, fayots, et ainsi de suite.

 

Avec pour corollaire de dévaloriser le travail des pure-players, qui produisent nativement en numérique, et que l’on regarde de haut, dans les milieux qui ne jurent que par l’imprimé. Sinistre.

 

Par extension, on pourrait déplorer que la grande distribution ait changé le travail des agriculteurs en producteurs de contenus destinés à des boîtes. Sauf que les besoins en alimentation d’une population qui augmentent ont déclenché la nécessité d’une industrialisation de la production. La culture, elle, « c’est ce qui reste quand on a tout oublié », c’est la « confiture que l’on étale quand on n’en a pas », voire celle « que l'on donne aux cochons » : bref, c’est un supplément d’âme, qui n’avait nul besoin d’être industrialisée. 

 

Si cela au moins avait permis de les rendre moins coûteux...

 

Quel lien avec le piratage ? Difficile de contrefaire des grains de maïs – encore que... Mais le temps a passé, depuis lequel la première conserve est arrivée dans les foyers, par l’intermédiaire de grandes surfaces. Et la population, bon gré mal gré, s’est habituée, comme le chantait Ferrat dans La Montagne : 

 

Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires 

De quoi attendre sans s’en faire 

Que l’heure de la retraite sonne 

Il faut savoir ce que l’on aime 

Et rentrer dans son H.L.M. 

Manger du poulet aux hormones

 

Si l’on assiste à un retour des agricultures bio, des AMAP, des systèmes raccourcis du producteur au consommateur, il aura fallu du temps. Et toute personne charitable devra avertir les fameuses industries culturelles : il faudra du temps, avant que les contenus s’effacent, doucement, et que les lecteurs, spectateurs, etc., ne reprennent conscience qu’ils sont face à une œuvre.

 

Changer les mots devient alors une urgence, qui n’accélérera pas ce mouvement. Mais pourrait le déclencher.