Édito : Quand les politiciens s'offrent le livre, la marque et le prestige

Nicolas Gary - 02.10.2015

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À ses propres périls, la presse s’amuse régulièrement de voir qu’en librairies, les ouvrages d’hommes politiques connaissent des bides presque sidérants. Au point que, face à la médiocrité des ventes, on en croirait à l’abnégation de certaines maisons d’édition, dévouées et charitables. C’est qu’il faut de l’amour pour préparer un ouvrage dont le résultat est, sinon catastrophique, par avance, du moins, plus qu’incertain...

 

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Fondapol, CC BY SA 2.0

 

 

Juste avant l’expression « flop en librairie », ajouter le nom d’une personnalité politique, prise presque au hasard, et voici que l’on tient un sujet. Ou plutôt un non-sujet. Le cas de François Fillon démontre d’ailleurs que les chiffres de ventes sont avant tout des indicateurs à manipuler... avec une extrême précaution. Et même, des outils à double tranchant.

 

Bruno Cautrès, chercheur au CNRS, expliquait d’ailleurs que le lien entre les ventes d’un livre de politicien et des résultats électoraux était périlleux à établir. « En fait, la sortie d’un livre, qu’il s’agisse d’un livre de réflexion politique ou d’une biographie [...], s’inscrit avant tout dans une stratégie de communication. Il s’agit pour les candidats d’essayer de montrer leur différence, de capter l’attention et de prendre date. » (via Atlantico)

 

Le livre comme machine à communiquer, on s’en souvient bien, lorsque vint le temps du fameux livre de Nicolas Sarkozy. Attendu, espéré, certains l’avaient presque lu avant même qu’il ne fût écrit. Et puis, le livre s’est changé en lettre diffusée sur internet et à travers les médias. Le président affirmait lui-même que, ces ouvrages de politique, « ce sont des livres bâclés que personne ne lit ».

 

Alors, pourquoi continuer ces publications ? Doit-on également interroger les pratiques elles-mêmes, et les intentions tant des politiques que des éditeurs ? 

 

Si l’on veut bien se souvenir, des rares exemplaires qu’avait vendus Christine Boutin, ou les centaines de Michèle Alliot-Marie n’allaient pas bien loin. Et ces exemplaires écoulés ne représentaient, en dépit des figures politiques qui portaient les livres, à défaut de les écrire, parfois, les ventes ne sont pas mirobolantes. Le cas avec le livre d’Alain Juppé, actuellement pointé, n’est qu’un exemple de plus.

 

Prenons un peu de recul.

 

De nos jours, l’autopublication est fustigée comme il se doit par certains éditeurs traditionnels – voir considérée comme une solution gentillette pour les gens qui auraient des velléités. Une réaction qui démontrer combien il importe de minimiser les enjeux... Elle n’a pourtant pas à rougir de sa consœur traditionnelle. Dans un certain nombre de cas, éditeurs classiques, et même compte d’auteur convergent. Et plus encore, dans des secteurs assez peu rentables de l’édition. Le livre politique en fait partie.

 

"Et si l'on remplaçait le mot "politicien" par "célébrité", voire "starlette", les mêmes causes produiraient-elles les mêmes effets ? Et dans ce cas, où s'arrêter ?"

 

Un libraire francilien nous avait récemment expliqué que, pour la réalisation d’un beau livre illustrant les jolis paysages de sa région, l’éditeur avait sollicité une participation financière, en obligeant à l'achat d'un certain nombre d'exemplaires. De quoi payer l'impression et quelques frais annexes. Et tout cela parce qu'une municipalité était impliquée. Fameux ? Mais alors pour un politicien ? Le sujet est clairement tabou dans l'édition. 

 

Faut-il se demander pourquoi les grands éditeurs programment des ouvrages d’hommes politiques dans leur catalogue – la liberté d’expression et la circulation des idées mises à part ? La griffe prestigieuse de l’éditeur ne servirait-elle que de garantie morale pour le politicien en question ? Or, se poser la question est déjà y répondre.

 

D’autant que la publication d’un livre permet des passages dans les médias, la radio, la télévision, quelques débats et de quoi assurer un temps de présence. Mais si, d’un côté, les ventes publiques sont dérisoires, comment une maison peut-elle s’y retrouver ? D’aucuns envisageraient alors volontiers de solliciter l’achat de quelques centaines ou milliers d’exemplaires, pour s’assurer de rentrer dans des frais préalables.

 

Mais ne rentre-t-on alors pas dans un entre-deux, où l’édition est faite d’une marque, qui peut être proposée, vendue comme une solution blanche ?

 

Serait-on entré sur un terrain d’affrontement, entre l’autopublication et l’édition classique, avec pour entre-deux une forme hybride de parution à compte d’auteur ? Les moins fortunés ne pouvant s’offrir les grandes enseignes iraient alors chercher vers Kobo et Amazon des solutions de commercialisation de leur œuvre.

 

A contrario, les plus aisés auraient les contacts et les sesterces pour faire apposer tel logo de telle maison sur la couverture de leur ouvrage. Leur réputation ne saurait souffrir le bien du vulgum pecus, et le prestige de la marque se doit alors d’accompagner leur nom.

 

Ne faudra-t-il pas s'en rendre un jour compte ? Et si l'on remplaçait le mot "politicien" par "célébrité", voire "starlette", les mêmes causes produiraient-elles les mêmes effets ? Et dans ce cas, où s'arrêter ?