Edito : le retour des libraires au livre papier, premier amour indéfectible

Nicolas Gary - 27.05.2016

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Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Et l’on ne qualifiera pas d’imbécile l’homme qui a redressé la chaîne de librairies britannique, James Daunt. Alors quand le bonhomme a annoncé en début de semaine qu’il arrêtait la vente de livres numériques, certains ont souri. Loin d’avoir changé d’avis, James Daunt semble au contraire suivre un courant global – anglo-saxon, plus précisément – dont les répercussions nous échapperaient presque.

 

Ereader PocketBook Aqua

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Arrêter de vendre des livres numériques, ou se séparer de sa division digital n’est pas neuf. Alors qu’en France, un acteur comme Fnac décide d’investir dans la plateforme de BD numérique izneo, l’Américain Barnes & Noble a évacué toute sa filiale. Et ce, pour se recentrer sur l’activité première : la vente de livres physiques. Ce qui n’empêche en rien que l’on puisse encore trouver des lecteurs ebooks Nook dans les librairies de cette chaîne.

 

Même mouvement, alors, pour Waterstones, quand son patron annonce la fin de la vente d’ebooks en ligne ? Peu ou prou : précédemment, Daunt avait mis fin à l’accord passé avec Amazon. Évidemment, cette situation était totalement schizophrénique : « Un libraire qui accepte de vendre les produits de la société qui cherche à le détruire, je trouve cela paradoxal », assurait à ActuaLitté le patron des librairies suisses Payot, Pascal Vandenberghe.

 

Savoir rendre les armes, pour revenir à ce que l'on fait le mieux

 

Pour Waterstones, il ne s’agit pas de renoncer aux livres numériques, plutôt d’externaliser la commercialisation. C’est le cas pour bien d’autres acteurs, comme les librairies Mondadori en Italie, qui renvoient également vers Kobo. Le libraire affilié perçoit une commission, et se détache alors de toute la dimension technique, du service après-vente, et ainsi de suite. Une libération, en somme.

 

Mais le principe n’est pas sans risque : on se souvient qu’en octobre 2013, le site internet du Britannique WH Smith se retrouve avec des ouvrages érotiques issus d’auteurs autopubliés. En récupérant les flux directs de Kobo, la plateforme du libraire s’était trouvée dans une situation embarrassante : il suffisait d’une bête recherche pour voir affluer des ouvrages aux thématiques les plus improbables. Inceste, bestialité, bondage et SM, le tout vendu aux côtés de livres d’histoires à lire pour les enfants quand ils s’endorment.

 

Ce n’est qu’un an plus tard que les tuyaux furent reconnectés entre WH Smith et Kobo – et il paraît que l’on a toujours du mal à rire de cette histoire.

 

Waterstones ne renonce pas : il prend en compte que vendre des ebooks n’est pas l’activité nécessairement la plus rentable ni la plus strictement liée à son identité. D’ailleurs, en France, l’opérateur TEA – The Ebook Alternative – initiée par la société Decitre, agit de la même manière que Kobo. Une prestation est proposée, par laquelle le libraire se connecte aux technologies TEA, et se laisse porter. 

 

La librairie Mollat, elle, a choisi de passer par le prestataire ePagine, qui permet de disposer d’une solution de vente en marque blanche. Depuis 2009, et la présentation d’une solution d’interface de vente, la société a déployé sa solution auprès de différents acteurs de la librairie. Il en va de même pour Numilog, qui a créé des sites de vente personnalisés pour plusieurs acteurs – aussi variés que Darty, Gibert Jeune ou Boulanger...

 

Concilier les mondes : chacun son métier, vive la convergence d'intérêts

 

Les opérateurs français ont-ils, plus ou moins malgré eux, deviné comment le commerce du livre numérique se dessinerait ? Pas vraiment : Kobo a renoué en 2015 un partenariat monté avec l’association des libraires américain, et initié en 2012. Et ce, avec des perspectives tout à fait appréciables. Or, depuis la mort de MO3T en France, le Syndicat de la librairie française n’a plus l’interlocuteur sur qui il comptait. Et nul doute que les propositions des opérateurs vont bon train, pour tenter de capter l’attention de la librairie indé...

 

Depuis le premier Kindle, en 2007, les libraires se sont tous entendu dire que le numérique pourrait venir à bout du commerce de livres papier. Désormais, même le Figaro n’ose plus faire ce genre de titres pour ses articles. En l’espace de 10 ans, les solutions les plus tordues se sont développées, et, même si toutes ne sont pas encore tombées dans l’oubli, les pires ont cessé de nuire.

 

Du monde anglo-saxon au cadre français, la différence de marchés est colossale. Et avant toute chose, il faut prendre en compte que l’ebook ne se développe pas en France parce qu’un fort maillage de librairies, indépendantes ou non, existe. L’ebook ne tue pas les libraires : il ne fait que combler un vide creusé avec le temps. Rien n’oblige d’ailleurs une librairie à vendre des livres numériques. 

 

En revanche, quand un prestataire propose un service décent et commercialement raisonnable, il est regrettable de passer à côté de cette proposition.