Edito : les robots littéraires rêvent-ils de best-sellers éclectiques ?

Nicolas Gary - 03.06.2016

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Ces derniers temps, l’édition joue à se faire peur, alors que des start-ups réalisent des expériences proches du frankensteinisme. Il ne suffisait pas d’avoir des robots tout autour de soi : encore fallait-il leur donner vie. Mais qu’est-ce que pourrait être la littérature algorithmique, puisque l’on s’y dirige en plein ? On avait bien ri de ce que des machines puissent écrire des poèmes – même ceux catastrophiques de Google ! 

 

 

 

Rira-t-on encore longtemps, quand le choix des livres à paraître sera soumis aux bonnes grâces de machines capables de mesurer les niveaux d’empathie, de tendresse, de mélancolie, d’émotions furieuses, le degré d’identification, et les facteurs potentiels de fidélisation ? C’est drôle, n’est-ce pas, d’appliquer ce vocabulaire marketing à des œuvres de l’esprit ?

 

C’est que l’on n’avait pas déjà assez à faire avec des groupes comme P13N – les spécialistes de la recommandation robotisée par synthèse et analyse de data, de chez Amazon. Il faut maintenant jouer aux apprentis sorciers, et ce sont des Allemands qui ouvrent le bal. Inkitt a choisi d’expérimenter, par le truchement d’un algorithme, la publication d’un livre, avec la maison Tor Books. La belle affaire... Certains s’affolent, d’autres crient à l’imposture, mais au fond, chacun espère surtout que cela n’est qu’une vaste plaisanterie : ou mieux, une vilaine imposture.

 

Que l’on se souvienne des réactions de journalistes, qui apprirent un beau matin que, pour certains articles, les machines étaient désormais en mesure, ou presque, de les remplacer. Oh, la douce crise d’angoisse existentielle qui en découla. Il fallut interroger des spécialistes et se réconforter dans le quant-à-soi, avant d’ironiser sur la stupide, stupide machine, qui rédigerait en réalité des bulletins météo. Ou des nécros, au mieux... 

 

Mais Inkitt ne joue pas simplement avec le feu : il mange à la table du diable avec une grande cuillère – chose que l’on n’est pas censé faire... Leur procédé est d’inciter les auteurs à soumettre leur livre, d’attendre que des lecteurs manifestent un intérêt. Et c’est là que l’algorithme intervient. Par la suite, la société propose un contrat d’édition, et un engagement défiant toute concurrence : « Si nous ne vendons pas plus de 1000 livres dans les 12 mois, vous récupérez vos droits. »

 

Oh, et l’auteur perçoit 50 % de redevances sur les ventes. Évidemment, on entend déjà les commentaires :

 

« Marchera jamais : ils ne tiendront pas leur parole, dans moins d’un an, ils seront rachetés ou ils auront fermé. » Pas de chance, ils se sont lancés voilà plus d’un an.

 

« Marchera jamais, c’est l’éditeur qui fait la littérature, et qui donne vie à une ligne éditoriale. » Sauf que ce sont les lecteurs qui font un succès, et que les auteurs indépendants qui sont rachetés par les maisons d’édition représentent plus des revenus et un succès déjà constitué qu’une recherche pointue de ligne éditoriale exigeante. 

 

« Marchera jamais : une maison d’édition, c’est avant tout une vision. » Certainement dans les rêves des étudiants, mais en attendant, les logiques économiques prennent de plus en plus le pas sur les approches éditoriales. Et l’édition peut se draper dans sa dignité, rares sont encore les structures qui n’obéissent pas à ces approches comptables. C’est triste, mais c’est ainsi. De toute manière, si ce n’était pas le cas, la production de livres n’afficherait pas de pareilles augmentations de titres, année après année.

 

Inkitt a réellement mis le doigt là où ça fera très mal : le lecteur. Mieux qu’un réseau social, son principe est en mesure de trouver des textes qui répondent à des publics, et sont à même de plaire. Et d’être commercialisés. La dimension algorithmique n’est finalement que secondaire : la logique industrielle est déjà mise en application. Seule limite : il faut trouver des lecteurs, et le principe ne serait parfait qu’à la condition de pouvoir disposer du plus grand nombre de textes à faire lire.

 

Mais là encore, ce n’est qu’une question de temps, certainement... Plutôt que de lutter, autant commencer à enseigner le plaisir de lire aux machines, non ?

 

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Katy Tresseder, CC BY SA ND 2.0