Edito : Quand la littérature peut changer le monde...

Nicolas Gary - 20.12.2015

Edito - Indignés Hessel - Espagne élections - Pablo Iglesias


Les élections législatives espagnoles représentent un scrutin à l’issue plus incertaine que jamais. Quatre partis, un avenir, dirait-on, alors qu'au cours de ces dernières décennies, le pays a principalement connu une dichotomie politique. Parti populaire et Parti socialiste, les éléments historiques sont désormais chahutés par l’arrivée du centre droit Ciudadanos et de l’extrême gauche Podemos. À sa tête, Pablo Iglesias, et dans le cœur, la figure tutélaire de Stéphane Hessel. Ou quand la littérature peut changer le monde...

 

Pablo Iglesias, leader de Podemos

 

 

En octobre 2010, Indigène éditions fait coup double : d’abord avec un format de livre que toute l’industrie du livre copiera, du fait de son succès – prix autour de 3 €, pour un livre d’une trentaine de pages. Mais surtout, le livre de Hessel, Indignez-vous, devient un phénomène de société : en l’espace d’une année, quatre millions d’exemplaires sont écoulés et 34 traductions réalisées. 

 

Le succès sidérant que l’ouvrage rencontrera tient à la personnalité de son auteur, son parcours, autant qu’aux circonstances socio-économiques, à la politique menée par le gouvernement Fillon en France, l’attitude du chef de l’État, Nicolas Sarkozy... Bref, un faisceau d’éléments converge pour aboutir à ce petit livre : il s’écoulera à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires en trois mois à peine. Dix mois après sa parution, il frisait le million...

 

Indignez-vous n’avait rien de cathartique – bien qu’en France, d’où il partit, on peut s’interroger sur les résonnances sociales qu’il introduisit. En revanche, il exerça au niveau mondial une forte influence : on se souvient du très médiatisé mouvement américain Occupy Wall Street, mais plus proche de nous, les manifestations espagnoles de mai 2011. Les indignés, Los Indignados entament une marche qui aboutit à Puerta del sol, à Madrid. 

 

Les conditions sociales en Espagne sont édifiantes : des chômeurs madrilènes, des jeunes, des curieux, se sont ainsi regroupés sur la place, pour leur printemps. On parle alors de 15.000 personnes réunies, autour de nombreux slogans, tel que : 

 

“Somos ciudadanos y tenemos derecho a indignarnos“ (Nous sommes des citoyens et disposons du droit d’être indignés)

“Indignados y organizados“ (Indignés et organisés)

 

 

Dans le même temps, le réseau social Twitter sert de relais d’opinion : le mouvement est en route, les autorisés mobilisent 500 policiers, dépêchés pour surveiller. Le 22 mai, doit se dérouler un scrutin où José Luis Rodriguez Zapatero, alors au pouvoir, est sur la sellette – il perdra de toute manière, dans une véritable débâcle, ces élections, au profit des conservateurs du PP. 

 

"Nous étions fatigués d’être fatigués.

Alors, nous nous sommes mis en marche"

 

 

À cette époque, Los Indignados n’ont certainement pas tous lu le texte de Stéphane Hessel, mais les ventes dans le pays étaient importantes. Et de toute manière, le mouvement revendique également une filiation avec le Printemps arabe, les manifestations portugaises et la Geração à rasca. Ils avaient en Espagne repris le titre du livre de Hessel, mais s’en appropriaient avant tout l’idée sous-jacente : la résistance, le refus de la passivité, une certaine idée de l’engagement. 

 

Pablo Iglesias, eurodéputé, qui porte aujourd’hui le mouvement, s’était associé avec trois autres politiques, pour définir Podemos dans un pamphlet paru... chez indigènes Édition. PODEMOS, Sûr que nous pouvons ! par Carolina Bescansa, Íñigo Errejón, Pablo Iglesias et Juan Carlos Monedero, sous la direction de Ana Domínguez et Luis Giménez fut traduit de l’espagnol par Martine Sicard. 

 

Le retour aux origines, là où la littérature prit forme pour faire changer la vie. « Nous étions fatigués d’être fatigués. Alors, nous nous sommes mis en marche », écrivent-ils. 

 

Au printemps 2015, Iglesias avait déjà brillé : il offrait à Felipe VI, roi d’Espagne, les DVD de la série Game of Thrones – inspirée elle-même des livres de George RR Martin. Une fois encore, les livres et les idées se retrouvent. L’eurodéputé avait tiré ce cette fresque politico-fantastique un ouvrage, Les leçons politiques de Game of Thrones, traduit par Tatiana Jarzabek, et paru chez Post-Editions. Il n’est pas seul à écrire, mais une fois encore la littérature est proche, encourage les changements, pousse aux prises de conscience. « La politique est un champ de bataille, où sans péril, nul ne saurait vaincre », dit Iglesias.

 

Et, sans avoir de prétention imbue, le livre a toujours été l’une des armes de ce combat.