Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

État d’urgence : Autant en emportique les salons du livre

Nicolas Gary - 06.10.2017

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EDITO – Scarlett O’Hara et Rhett Butler s’étaient amoureusement organisé un week-end littéraire, décidés à parcourir le Salon du livre d’Atlanta. Guillerette, Scarlett avait même apporté son plus précieux tote-bag – remporté grâce à un concours de la rentrée littéraire – Elle envisageait d'ailleurs de le faire dédicacer, équipée d'un gros feutre pour ce faire. 

 

Mais à l’entrée du salon, une file d’attente de plusieurs heures. Pas très patient Rhett fera-t-il demi-tour ? Scarlett aura-t-elle son autographe ? Les agents vont-ils ausculter l'intérieur des livres pour s'assurer qu'ils ne contiennent pas d'arme cachée ?


Transportation Security Administration
Andrew Pilloud, CC BY 2.0

 

Depuis les attentats du Bataclan, la sécurité des manifestations, des lieux de spectacles, et de tout ce qui a fini par se retrouver dans l’espace public fait l’objet d’une attention particulière. Les mesures varient en intensité, en efficacité, et parfois simplement agissent comme un répulsif. 

 

Le dernier attentat à Marseille a évidemment relancé toutes les mesures nécessaires pour garantir un contrôle des publics venus assister, découvrir, écouter… Cette semaine, les députés ont adopté à une grande majorité le projet de loi antiterroriste, par lequel la France devrait sortir progressivement d’un état d’urgence constamment renouvelé.

 

Ce 1er novembre, la sécurité ne passera donc plus par des mesures exceptionnelles devenues quotidiennes — et qui finissaient par s’installer —, mais par un texte sensé réagir à une menace durable. Évidemment, ce texte ne définira pas la taille des portiques de sécurité que les manifestations ou musées devront mettre aux entrées pour accueillir le public. 

 

Rappelons qu’à ce jour, et dans le cadre de l’état d’urgence, les préfets et le ministre de l’Intérieur peuvent ordonner que soient fermés provisoirement des salles de spectacles, lieux de réunions et débits de boisson. Certains considèrent évidemment que nous nous acheminons, avec le projet de loi, vers un état d’urgence permanent.

 

Imaginez qu’il faille soudainement trouver, auprès d’une société, deux portiques de sécurité à louer, en urgence, d’une part, et avec son carnet de chèques d’autre part. Et zou la dépense imprévue… Mais surtout, la dépense désormais à intégrer dans son compte d’exploitation, avec les deux emplois de vigile nécessaires durant la période du salon. 

 

« Notre pays est dans un état d’urgence culturelle » (Françoise Nyssen) 

 

Avec des budgets de salon qui se réduisent, des soutiens publics diminués parce que les subsides de l’État sont également amoindris, les salons devront de plus en plus intégrer de fragiles — précaires ? – solutions de sécurité. Avec l’assurance qu’à chaque nouvelle attaque, il faudra redresser la tête, scruter tout autour de soi, et installer de nouveau des portiques de détection d’objets métalliques… jusqu’à ce que la défiance s’apaise, que la suspicion s’endorme. 

 

Et que ces fous sans dieu se décident une fois de plus à tout faire sauter. 

 

Dans le même temps, se profile ce texte de loi, où des pouvoirs exceptionnels seraient remis à l’État, sans que le judiciaire n’intervienne ni que la police n’ait réellement à fournir de preuves. Charmant.


Les sociétés spécialisées dans la vente d’appareils de contrôle, de surveillance et de sécurité vont désormais remplacer les fabricants d’étagères dans les bibliothèques, les librairies installeront à grands frais des portiques pour s’assurer qu’aucun terroriste ne vienne s’approvisionner en armes… Et les salons devront désormais ajouter une ligne à leur budget, comptant donc sur les services de sécurité nécessaires. Qui va alors payer – et pas que les pots cassés…?
 

Dans les aéroports américains, les livres font l'objet d'un contrôle particulier
 

Si l’on associe ces réjouissantes perspectives avec les consignes de salons où le nombre d’albums que l’on peut faire signer est limité, voire interdit d’en apporter, alors on trouve même la solution à la grande interrogation : Comment allier surveillance commerciale et sécurité sociale ? D’une pierre deux coups.

À la fin de sa journée, Scarlett qui avait tout fait pour persuader Rhett de l'accompagner à ce salon d'Atlanta et finalement sensibilisée à cet avenir économique un peu plus écrasant, demanda interloquée  : « Que vont-ils devenir, ces événements littéraires ? » Et savez-vous ce que ce mufle a rétorqué : « Frankly, my dear, I don't give a damn ! »

Ou comme dirait Charlotte Brontë : Jane Eyre rien à foutre.