Femme, synonyme : “coquine”, “salope”, ou la trahison du dictionnaire

Nicolas Gary - 20.09.2019

Edito - définition dictionnaire - femme acception entrée - Oxford Dictionnary


EDITO – Les lecteurs, frange de plus en plus vindicative de la population, ne supportent désormais plus les entrées de termes obsolètes dans le dictionnaire. Et plus encore, celles qui, outre leur odeur surannée de naphtaline, fleurent bon, voire très bon le sexisme ordinaire. Mais la trahison du langage sévit, toujours un peu plus pernicieuse.


 

Une pétition — une de plus — surgit sur la toile, tel Zorro dans la nuit noire et obscure : Maria Beatrice Giovanardi déplore en effet que dans le respectable Oxford English Dictionnary, se retrouvent comme synonymes de Woman, les termes « bitch » et « hussy ». Autrement dit, “salope” et “coquine” pour rendre Femme

Militante et féministe qui n’apprécie pas vraiment ces petites familiarités, Maria Béatrice Giovanardi avait décidé qu’une pétition s’imposait, pour « éliminer toutes les expressions et définitions qui discriminent les femmes et favorisent la condescendance à leur égard ». 

Katherine Connor Martin, responsable de la stratégie lexicale chez Oxford, souligne que le dictionnaire n’a rien de prescriptif : il est plutôt outil descriptif de la langue, sans aspect de recommandation. Et plus encore, indique-t-elle : « S’il existe la preuve qu’un mot ou une signification sont offensants, ou péjoratifs, largement utilisé en anglais, il ne sera pas exclu du dictionnaire au motif unique qu’il soit offensant ou péjoratif. »

En somme, circulez — ou repassez, la planche est là, le fer ici — et quand bien même près de 30.000 personnes ont signé, rien ne changera, en tout cas pas de cette manière-là. 
 

Business as usual ?


Depuis des années, l’encyclopédie Wikipedia se fait elle-même taxer de sexiste… du fait d’un sérieux problème d’équilibre entre hommes et femmes : la grande majorité des contributeurs sont des hommes, avec nécessairement un biais masculin qui met à mal les articles, dans leur rédaction même. D’ailleurs, plus récemment, une vague de saccages a frappé les entrées de l’encyclopédie, supprimant les articles liés à des femmes scientifiques.

Remédier à l’absence de contributrice sur le site de l’encyclopédie est devenu un véritable enjeu de communication. De même que l’enrichissement de la base globale, avec des biographies de femmes, par exemple. Mais l’on évoque souvent des propos misogynes, dans les espaces d’échanges et de discussion, pour justifier notamment le peu d’engagements féminin.

« Le problème est que notre société n’aime plus le langage, et ne croit plus à ses vertus, et c’est la raison même de sa maladie actuelle », écrivait Thomas Clerc, dans Libé. Bien entendu, il évoquait Roland Barthes, et ce fameux « fétichisme du langage qui ne l’a jamais quitté ».

À reprendre les propos de l’universitaire multitâche – polutropos, comme le disait Homère d’Ulysse – Barthes envisageait en effet que le langage sert avant tout à se construire dans le monde, face à lui, quitte à ce que ce soit contre lui. 
 

Construction du monde, construction face au monde


« Le langage ne sert pas seulement à communiquer. Il ne sert pas donc à faire passer tout simplement des messages entre les hommes. Mais, au fond, je dirais qu’à chaque moment, le langage sert à construire le rapport avec l’autre », indiquait Barthes dans la série A voix nue, diffusée en 1988. (voir, ou écouter, sur France Culture)
 
Si la pétition déclenchée me semble risible, est-ce parce que je suis homme, et moins sensible qu’une femme à ce traitement, ou pour ce qu’elle révèle des multiples trahisons encore à combattre pour aboutir à corriger l’un des multiples aspects de notre société ? Question rhétorique, ça va sans dire, mais mieux en le disant. 

Mais en tant que tel, le dictionnaire est bien un outil qui recense les pratiques, parfois avec un retard infini sur les usages. Ce n’est qu’après avoir entériné un terme, une habitude linguistique, que cette dernière devient référente : le dictionnaire ne creuse pas en premier l’ornière du sexisme langagier, mais il le prolonge, sans se rendre compte de ses effets. Il est comme le couteau, capable de trancher un légume ou de tuer un être, suivant ce à quoi on l’emploie.  

En tant que comportement discriminatoire, pour qui les droits à l’égalité des deux sexes seraient nuisibles, ou sont impossibles, le sexisme passe par le langage — verbal ou non verbal. L’attitude machiste se passe souvent de mot pour s’exprimer. Le manspreading, observé dans les transports en commun, en illustre bien le propos.

On brandira l'éternel dilemne de la poule et de l’oeuf, et se demandera comment s’attaquer au langage sans risque. « Rendre leur sens aux mots », disait Confucius. Assurément : mais ne pas les occulter, sous peine d’oubli. Un danger bien plus grand.


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.