France et Russie : Emmanuel Macron a-t-il politisé le salon Livre Paris ?

Nicolas Gary - 15.03.2018

Edito - France Russie Macron - Russie géopolitique international - tension monde empoisonnement


EDITO – La Grand Messe parisienne du livre va ouvrir ses portes avec pour invitée d’honneur la Russie, et sa littérature. Plus précisément, « les lettres russes ». Et 38 auteurs sont invités à représenter « la diversité et le dynamisme de la création littéraire contemporaine de la Russie ». Pas de chance : l’agenda géopolitique mondial cible également la Russie, dans une affaire d’empoisonnement.


Ouverture des bibliothèques
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Toutes les rédactions viennent de recevoir la déclaration conjointe : France, Allemagne, États-Unis et Royaume-Uni expriment leur « consternation après l’attaque contre Sergeï et Ioulia Skripal à Salisbury, Royaume-Uni, le 4 mars 2018 ». 

 

L’histoire circule dans les médias depuis un moment : le père et sa fille ont été empoisonnés à l’agent innervant novitchok — un produit que seule la Russie aurait développé. Et donc utilisé contre celui qui était devenu un agent double, avec un sens du message qui frise le comportement mafieux. 

 

Et les regards de rapidement se tourner vers Vladimir Poutine : les soupçons pèsent lourdement sur le chef d’État, qui serait donc intervenu, indirectement, sur le territoire britannique. Il y a au moins là matière à froncer les sourcils.

 

« Cet emploi d’un agent neurotoxique de qualité militaire, d’un type développé par la Russie, constitue le premier emploi offensif d’un agent neurotoxique en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale », soulignent d’un commun accord Londres, Washington, Berlin et Paris. 


Plein les poches : agent secret, despote sénile, démons...
БonjouЯ, Яussie

 

« C’est notre sécurité à tous qui est menacée », ajoutent-ils, en regard de ce que la Russie est un État parti à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques. Mais plus encore, il s’agit d’une « violation claire de ladite convention et du droit international », insistent les chefs d’État.

 

La Russie, devenue « hautement » suspecte aux yeux du gouvernement britannique, est à présent considérée comme telle par Emmanuel Macron, Theresa May, Angela Merkel et Donald Trump. Ils relèvent aussi « l’incapacité de la Russie à traiter des demandes légitimes du Royaume-Uni [ce qui] accentue encore sa responsabilité ».  

 

On fait de la littérature, pas de la politique. Vraiment ?

 

Dans ce contexte, particulièrement tendu, nous avons donc quatre puissances mondiales qui en mettent une cinquième à l’index. Lors de sa dernière sortie, en Inde, le président Emmanuel Macron avait souligné l’importance des échanges culturels pour favoriser les liens entre les pays. 

 

Mieux : France et Inde allaient s’inviter mutuellement à leurs salons du livre nationaux et respectifs. L’Inde à Paris en 2020 et la France à New Delhi en 2022. Le président français avait d’ailleurs vendu la francophonie comme une arme de séduction massive, et un moyen rayonner plus encore. Et dans ce contexte, impossible de ne pas faire de Livre Paris un outil politico-culturel. 

 

Comment différencier les jeux diplomatiques entre France et Inde, à travers cette invitation, de ceux qui ont cours avec Russie d’un côté, et reste du monde de l’autre. Ou presque. Le soft power, dans un cas comme dans l’autre, est à l’œuvre, mais, cette fois, le contexte géopolitique va faire mal. 

 

« L’intérêt pour la littérature russe n’est pas altéré par ce qu’on entend par ailleurs sur la Russie », assure Marie Renault, qui dirige la maison Macha Publishing, au Huffington Post.

« Ce n’est pas un salon politique. Nous avons pris la décision d’inviter la littérature russe bien avant que l’affaire éclate. Cette année, je suis allé en Inde avec Emmanuel Macron pour inviter ce pays en 2020. C’est une démarche privée même si elle s’adresse à un État. Pour revenir à la situation actuelle, ce n’est pas la première fois que nous avons un invité alors que des tensions peuvent exister sur le plan diplomatique », assure également Vincent Montagne, président du Syndicat National de l’Edition et président de Livre Paris, interrogé par l'AFP.
 

La Russie, au centre des attentions

 

Certes non, et dans les couloirs qui s’apprêtent à accueillir le public, on entend déjà que « les lecteurs ne sont pas idiots. On ne confond pas la politique et la littérature ». Re-certes non, d’ordinaire, mais quand le chef de l’État jongle de l’une pour mieux vendre des Airbus, on finit par se poser la question.


France : 356 millions de livres vendus en 2017

 

De même, plusieurs des auteurs russes invités ne sont pas vraiment en odeur de sainteté du côté de Moscou. Ludmila Olitskaïa (L’échelle de Jacob chez Gallimard, traduction Sophie Benech) le souligne à l’AFP : « Je n’ai jamais dépendu du pouvoir, il ne m’a pas fait de cadeaux et je ne lui dois rien. Je n’irai pas voter dimanche. »

 

« Les livres politiques ou traitant de l’actualité russe seront peu nombreux pour des raisons de manque de place. Le choix sera fait en fonction du sérieux, de la rigueur intellectuelle et de l’intérêt de son contenu, et non pas suivant la position politique ou idéologique de l’auteur », nous expliquait François Deweer, de la Librairie du Globe, qui s’occupe de porter la littérature russe à Livre Paris

 

Pour autant, un éditeur s’interroge : « La déclaration des quatre pays est assez violente. Et cela va demander un certain effort, pour une catégorie de la population, que de dépasser le mode binaire. Par translation, méchante Russie, ça peut vite devenir méchants auteurs. »

 

Habitué des polémiques, Livre Paris aura également à composer avec l’actualité politique... russe : dimanche se déroulent les élections présidentielles, avec la réélection annoncée de Vladimir Poutine — le Kremlin a fait le nécessaire sur ce point. Les médias ne manqueront pas, avec la crise diplomatique qui se profile, d’ajouter à la possible confusion. 

Le président et la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, vont inaugurer la manifestation ce 15 mars. La question ne manquerait pas d’intérêt...
 




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