Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Ivre, il confond le plaisir du lire avec celui du livre

Nicolas Gary - 03.02.2017

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ÉDITO – Le vendredi s’achève, les ouvrages se sont gentiment entassés en pile, et chacune des strates incarne comme un rappel à l’ordre. Comme un scrupule qui pointe le bout de son marque-page. Tout ne sera pas lu – parce qu’il y a les livres reçus au travail, et ceux achetés en plus, se jurant, mais un peu tard, qu'on ne les négligerait pas... Et puis, le flash !

 

Librairie La Central, Barcelone

"Bienvenue" - Charlotte Henard, CC BY SA 2.0

 

 

Au commencement était l’objet. Et l’objet était de pierre, d’argile, d'écorce, de peau, de papier, puis recyclé. Disons que ce n'était plus vraiment le commencement – un autre commencement, peut-être –, mais, depuis cinq bons siècles, on s’est accoutumé à ce rectangle dont l’épaisseur varie – et bien fol qui s’y fie.

 

On les a soigneusement, parfois, ou négligemment, alignés sur des Billy, fidèles étagères, puis avec le temps, des constructions plus solides, en bois nobles. Ou d’un coup de perceuse vaillant, mur troué, rail de fixation calé, et voici un lieu rhabillé.

 

On se délecte de les voir, les lus, les pas lus, les qu’on n’ouvrira jamais, les offerts, les achetés, les dédicacés, les volés (si, si...), les empruntés-jamais-rendus-c’est-mal à la bibliothèque. Quelque chose de rassurant à les savoir , visibles.

 

Quand on fait profession de lire, de travailler dans le livre – critique littéraire, expression joliment désuète –, ces piles de livres sont autant d’engagements implicites. On s'est engagé trop hâtivement, pour faire plaisir, et on l’a posé là, cette auteure, avec les autres. Ou bien, l'enthousiasme d'alors est retombé, vilain soufflé. Ils sont cependant , posés. Piqûre de culpabilité, shot d’adrénaline passager, ils nous observent

 

Chose qui n’existe pas avec le numérique.

 

Les ouvrages peuvent bien s’accumuler sur son smartphone, ils sont comme engloutis dans un trou noir digital, dont on ne prend jamais conscience. De même que l’épaisseur de ces pièces rectangulaires donnait la mesure de la lecture, de même l’ebook nous prive de cette temporalité, mesurée à l’aune des pages tournées. Du côté gauche qui au détriment du droit devient plus dense, vases communicants, page après page.

 

Elle n’existe pas cette enquête sociologique, et probablement est-il trop tôt pour en deviner les contours : si pour des raisons diverses, le numérique prend place dans les foyers, se substituant au papier que l’on entreposait (ou rangeait, d’ailleurs), qu’adviendra-t-il ? L’occupation de l’espace par ces couvertures en archipel, à laquelle nous sommes habitués depuis des dizaines d’années, se modifiera. Et que sortira de cette évolution ?

 

Aucune idée. Un peu de vide, que l'on finira par oublier.

 

Ce qui est assuré, c’est que, pour l’avenir, la notion de lecture devra être défendue plus que jamais. Le fait de la lecture, pas l’objet qui la permet : c’est le plaisir de se laisser happer qu’il importe de revendiquer. La dichotomie entre numérique et papier s’estompe un peu dans les discours, c’est heureux : on entend des opérateurs parler maintenant du « lire » et moins du livre. De cette chose immatérielle, contenue dans l'objet, qui finit par primer sur le contenant. Enfin, on sortirait de la guerre papier contre numérique.

 

Mourir, dormir ! Dormir ! Qui sait ? Rêver peut-être !

 

Lire, sûrement.

 

 

NB : rendons-lui justice, l'éditeur Jean-François Gayrard compte parmi les premiers à avoir défendu cette idée du lire, avec un ouvrage collectif, Plaidoyer pour le lire.