L'enfance, monde merveilleux où Gaston Lagaffe ruine Amazon

Nicolas Gary - 13.01.2017

Edito - Tintin Gaston Schtroumpfs - enfance lectures héros - politique édition culture


ÉDITO – La vérité sort de la bouche des enfants. Et bêtes adultes que nous sommes, sachant pertinemment combien leurs remarques sont chargées de bon sens, nous oublions de ravaler cette fierté maladive et l’orgueil mal placé. Trop souvent, l’enfant qui a daigné nous faire part de ses pensées s’entend gentiment répondre : « Oui, mon chéri. Mais les grands parlent. » Feraient tellement mieux de se taire, parfois, les grands...

 

 

 

Certaines soirées commencent mal : on imagine difficilement l’instant de solitude que peuvent vivre les organisateurs de cocktails. Exemple : vous demandez à un traiteur de créer une ambiance glacée, mais sucrée, pour un vernissage Tintin. Couleurs ? Blanc et bleu. Et voici qu’il vous sort des bonbons gélifiés en forme... de schtroumpfs. Boulette.

 

Quand l’adulte est mortifié, l’enfant réagit avec plus de sérénité : lui, il apprécie les bonbons gélifiés – il n’apprendra que bien plus tard qu’ils sont dégueus pour la santé, fabriqués à base de graisse de porc et chimiquement indéterminés... Mélanger les Schtroumpfs et Tintin, ça ne le choque pas outre mesure, parce qu’après tout, les deux sont des personnages de BD, qu’il ne se préoccupe pas vraiment des enjeux de successions, et que le politiquement correct, il s’en trouve encore prémuni.

 

A bien y réfléchir, il a raison, ce petit : il boulotte gloutonnement les dragibus et autres confiseries à base de guimauve. Il s’en délecte, même. D’ailleurs, il aurait tout autant apprécié les Schtroumpfs, parce que « c’est plus mou ». Ne l’embêtons pas avec ces histoires de E441, qui fait toute la structure caoutchouteuse de ces sucreries, les procédés industriels qui participent de leur fabrication : il a bien le temps de savoir ce que c’est véritablement que la gélatine...

 

 

 

Puis, l’enfant, alors que les grands échangent des propos plaisants, complaisants, déplaisants, s’immisce dans ces conversations d’adulte. Chacun sait que la vérité sortira de sa bouche. Qu’implacable, elle viendra bousculer nos idées reçues et nos prétentions de grands. Parce qu’attention : il a écouté, il n’a même pas perdu une miette de ce que ces grands ont pu dire, sur la librairie, Amazon, les auteurs, et consorts. Et soudainement.

 

« Moi, je comprends pas. »

 

Stupeur. L’enfant a donc parlé. Pire : il a parlé, interrompant les adultes, se mêlant à leur conversation. Et plus abominable encore, il l’a suivie. Certainement avec une attention distraite, parce que les propos des grands, voyez-vous, ça lui passe un peu au-dessus de la tête – ça ne mérite qu'une attention distraite, parce qu'il est lui-même très occupé. Mais ils ont l’air tellement sérieux quand ils parlent.

 

« Non, je comprends pas pourquoi vous parlez d'Amazon. », reprend-il. « Pourquoi on ne fait pas travailler Gaston Lagaffe chez Amazon. » Les adultes restent interdits. Après les Schtroumpfs chez Tintin, voici que Gaston s’invite... Le héros sans emploi ! « Parce qu’avec Gaston, ils fermeraient rapidement, Amazon, vu qu’il ne travaille jamais. »

 

Un enfant, c’est ça. C’est un lecteur de demain. D’ailleurs, c'est peut-être déjà un lecteur d'aujourd’hui. Et c’est un lecteur pour qui les Schtroumpfs, Tintin et Gaston peuvent cohabiter sans peine, sans drame, sans scandale.

 

L’enfant, cet être qui risque de mal tourner, et de finir adulte, pour reprendre Franquin....